Refonder le capitalisme au moyen de l’économie du bonheur.

Mardi 31 mars 2009

Le capitalisme connaît sa crise la plus grave depuis la Grande Dépression des années 1930. La crise du crédit hypothécaire américain à risque, déclenchée par la hausse des taux de la FED, s’est diffusée à tout le système financier et, par les canaux du crédit et de l’effet patrimonial, à l’économie réelle. Nous assistons aujourd’hui à une socialisation des pertes des banques : le quidam paye pour les erreurs des banques dont le haut management et certains autres employés sont grassement payés. C’est dans ce contexte que le président Sarkozy, le 26 septembre 2008, au zénith de Toulon, appella à « refonder le capitalisme ». Alors refondons.

Refonder, aujourd’hui, cela signifie trouver de nouvelles régulations, des régulations qui remettent en cause l’autonomisation de la sphère financière, cela signifie aussi promouvoir une croissance verte, une croissance durable, mais cela pourrait être aussi autre chose : refonder autour de la valeur du bonheur.

Le bonheur, en effet, c’est important en psychologie. Etre heureux témoigne d’un très bon fonctionnement psychique. Par ce bonheur même, parce qu’il permet de développer les ressources personnelles et la créativité, parce qu’il améliore la santé physique et psychique, parce qu’il participe au développement du soi, la personne heureuse favorise son futur, son bonheur futur.

En outre, contrairement à ce qui est parfois écrit, le bonheur peut être durablement augmenté. Vivre davantage d’évènements de vie positifs - la plupart pouvant en effet être programmés – changer ses cognitions, cultiver sa gratitude ou son optimisme, se donner des objectifs, tout cela et bien d’autres choses encore permet d’augmenter durablement son bonheur.

Enfin, le bonheur se mesure. Les modèles psychométriques n’ont pas la solidité et la validité des mesures physiques, mais permettent néanmoins des évaluations qui permettent à leur tour de mieux comprendre ce qu’est le bonheur.

L’économie du bonheur est une branche récente et marginale de l’économie. Elle se distingue de l’économie du bien-être en ce qu’elle fonde ses analyses non pas sur le bien-être objectif, mais sur le bien-être subjectif, c’est-à-dire, tout simplement, le bonheur.

Traditionnellement, les économistes pensent que plus de richesse, c’est plus de bien-être matériel et donc plus de bonheur. L’idée qu’il faut sans cesse chercher à maximiser la croissance découle de cette croyance. En fait, la croissance économique ne permet pas toujours d’accroître le bonheur. En 1974, Easterlin montre que l’augmentation des revenus d’environ 60% entre 1946 et 1970 aux Etats-Unis n’a pas rendu les personnes plus heureuses. A partir d’un niveau de richesse variable selon les études, la croissance économique ne permet plus ou quasiment plus d’augmenter le niveau de bonheur et n’est donc pas la meilleure stratégie pour augmenter durablement le niveau de bonheur. Le fonctionnement économique, notamment à travers le chômage, peut même être un destructeur de bonheur.

Alors comment refonder le capitalisme au moyen de l’économie du bonheur ? L’économie du bonheur peut aider à refonder le capitalisme en donnant aux politiques publiques des objectifs différents des objectifs habituels et en légitimant certaines politiques au détriment de certaines autres. Je peux avancer quelques idées de base. D’abord, les sociétés moins inégalitaires sont souvent plus heureuses que les sociétés plus inégalitaires. Cela ne veut pas dire que l’égalité financière soit la meilleure solution, mais sans doute existe-t-il un niveau d’inégalité, plus bas que celui que nous connaissons, qui optimise le bonheur collectif. En tout cas, les inégalités doivent décroître. Pour ce faire, le moyen est simple : une fiscalité fortement progressive. Peut-être cela fera-t-il fuir la partie de la population la plus riche, mais en économie du bonheur ce qui importe c’est le bonheur, pas l’argent, même si l’argent n’est pas décorrélé du bonheur. La pauvreté diminue le bonheur plus que la richesse ne l’augmente.

Ensuite, le chômage est un des plus puissants destructeurs de bonheur. Or le chômage est nécessaire dans le fonctionnement du capitalisme et l’entière compensation financière des chômeurs ne permet pas de neutraliser cette perte de bonheur. On pourrait donc penser que cette destruction de bonheur n’est pas évitable. Pourtant elle l’est. En favorisant l’investissement des chômeurs dans des projets qui utilisent leurs compétences et qui ont un intérêt social, on peut même les rendre beaucoup plus heureux qu’ils ne l’étaient avant dans leur travail. Si les personnes au chômage devenaient plus heureuses que les personnes au travail, cela finirait peut-être par poser des problèmes, des problèmes qui amènent à poser la question du bonheur dans l’entreprise.

En économie du bonheur, ce qui compte c’est que le temps vécu soit heureux. La diminution du temps de travail est souvent préférable à l’augmentation des revenus, mais ce n’est pas une règle, cela dépend de la personne, des revenus, de la nature du travail et des relations qu’on y tisse, même si le temps libre, bien utilisé, peut donner du temps à ce que l’on se réalise soi-même. De toute façon, à moins d’être rentier ou retraité et de vivre ainsi du travail des autres, il y a une obligation financière au travail. La question du bonheur au travail reste donc entière. A l’intérieur même des entreprises, refonder le capitalisme signifie donner de la valeur à la satisfaction des employés au travail. La recherche, notamment la recherche en psychologie positive, a développé des idées qui favorisent le bonheur au travail, et subséquemment, souvent, la performance. Ces idées ne sont pas toujours connues et appliquées dans les entreprises, loin de là, très loin de là.

La psychologie du bonheur, l’économie du bonheur, tout cela peut sembler très marginal et déplacé au regard de la crise. Ce qui devrait être surprenant pourtant, c’est de ne pas avoir placé le bonheur au centre de la réflexion et de l’action politique. En Occident, nous sommes héritiers du christianisme, pour lequel, pendant longtemps, le bonheur ici et maintenant n’avait guère d’importance. Seul comptait le salut de l’âme. Au 18ème siècle, les représentations ont commencé à évoluer, mais les difficultés à parler de bonheur en économie et en politique, la difficulté même à dire le mot au lieu de lui préférer l’expression aseptisée de bien-être subjectif, tendent à montrer que la mésestime demeure. Mettons-y fin.

Je terminerai cet article sur une pensée particulière. En psychologie du bonheur, des expériences ont montré que l’on peut augmenter son bonheur en exprimant de la gratitude. C’est pourquoi, chaque fois que j’écris un livre ou un article, je fais une dédicace. Alors permettez-moi de dédicacer cet article à mes parents.

Renaud Gaucher Auteur de Bonheur et économie. Le capitalisme est-il soluble dans la recherche du bonheur ? L’Harmattan, collection « L’esprit économique », Paris, 2009.

http://renaudgaucher.jimdo.com/l-%C3%A9conomie-du-bonheur/