Quel paradigme de développement durable ?

Mardi 3 mars 2009

Le développement durable n’est pas un effet de mode, c’est une tendance de fond. Il est au cœur du paradigme sociétal qui guidera l’activité humaine tout au long du 21e siècle.

Au cours du siècle dernier, la notion de progrès, et plus particulièrement celle de progrès social, était la référence commune à tous les courants ou à tous les mouvements sociaux qui pouvaient avoir une prétention légitime à influencer le cours de l’histoire. L’idéologie du progrès (l’expansion matérielle illimitée) et du bien-être matériel allaient de pair. De la droite à la gauche, la notion de progrès social rejoignait une préoccupation majeure qui traversait tous les courants politiques. Elle s’imposait aux acteurs. N’avait-on pas, alors, même un « Parti progressiste conservateur » ?

Chaque grande période de l’histoire est traversée par de telles références communes universelles. Porteuses de sens, ces références expriment plus que tout autre le noyau dur d’un paradigme de pensée qui marque une époque.

Repenser le développement

Pour diverses raisons, la notion de développement durable semble aujourd’hui émerger comme la nouvelle référence commune spécifique au 21e siècle. Les signaux d’alarme écologiques, mais également la mondialisation des divers enjeux socio-économiques (droits humains, pauvreté, démographie), montrent que le « progrès » (croissance illimitée de la production et de la consommation) a des limites infranchissables et qu’il est loin d’être synonyme de mieux-être pour tous.

C’est dans ce contexte que la perspective d’un développement durable est progressivement devenue une nouvelle nécessité qui s’impose, un nouveau modèle éthique que tous les acteurs doivent se réapproprier à leur manière, selon les valeurs qui les animent. La notion de développement durable est maintenant reprise par presque tous les courants de pensée. Bousculés par des enjeux fondamentaux, aspirés par des préoccupations de leur base qui iront en s’accroissant, tous les acteurs sociaux devront se l’approprier et l’interpréter selon leurs propres valeurs, afin de reformuler leur projet social.

Certains interprètent la popularité nouvelle de la notion de développement durable comme une mode, lui enlevant tout son potentiel de transformation. Les plus purs d’entre eux rejettent maintenant cette référence, jugée dénaturée, et s’enferment dans un projet plus fondamental de changement, s’excluant dans les faits de l’agenda politique.

Nous considérons au contraire cette large diffusion de la notion de développement durable comme un fait social positif. Nous ne sommes pas étonnés du consensus apparent qu’elle semble provoquer. L’ampleur qu’elle a prise, tant sur le plan des contenus que sur la diversité des acteurs qui s’en font les promoteurs, ainsi que le flou autour de sa définition, signale bien qu’elle s’inscrit à l’intérieur d’un nouveau paradigme en émergence plutôt qu’en une simple mode passagère ou comme le projet d’un groupe social particulier. Surtout, elle signale qu’après deux décennies de transformation en profondeur des sociétés dans la foulée de multiples crises, nous assistons enfin à une mutation tout aussi profonde des manières de penser le développement, et en tout premier lieu de penser l’économie, dans ses fondements mêmes. On ne peut plus dorénavant penser l’économie sans tenir compte des impacts environnementaux, l’environnement sans tenir compte de l’activité sociale, le social sans tenir compte des pratiques économiques.

Émergence d’un nouveau système de régulation

Dans cette foulée sont apparues de nouveaux mouvements sociaux cherchant à exprimer, dans leur domaine respectif, une nouvelle manière de penser, de faire et d’agir au sein du monde économique, dans la perspective d’un développement durable. Le mouvement pour la responsabilité sociale des entreprises s’inscrit dans cette dynamique. Dans le contexte d’un développement qui apparaissait de plus en plus insoutenable, des défenseurs de l’environnement et des droits humains, des syndicalistes ainsi que des courants politiques et des milieux d’affaires conscients de ces enjeux ont promu l’idée d’une responsabilisation élargie des grandes entreprises internationales.

Pour les promoteurs les plus avancés de ce mouvement, l’idée s’est de plus en plus imposée que la liberté d’entreprendre devrait se conjuguer avec des responsabilités sociales nouvelles. On ne demande plus seulement aux entreprises de respecter les lois et règlements en vigueur, mais d’assumer plus largement des responsabilités à l’égard de leurs parties prenantes internes (salarié-es, gestionnaires, actionnaires, etc.), de leurs parties prenantes externes (fournisseurs, clients, communautés locales, régionales, nationales et sectorielles) et de l’environnement, qui relèvent de nouvelles normes sociales en gestation sous la forme de conventions, très formalisées (comme par exemple celles formulées par l’OIT) ou plus informelles (comme la nécessité de produire des rapports de développement durable).

C’est dans le même contexte qu’on a vu apparaître le mouvement de la finance socialement responsable. D’abord issu de pratiques marginales imposés par des communautés religieuses, inquiètes de placer leur patrimoine financier dans des activités immorales telles que l’alcool et le jeu, d’où l’étiquette qui lui est resté longtemps attaché de finance « éthique », ce mouvement s’est pendant un temps limité à une approche punitive de rejet de certains placements. Graduellement, sous la poussée d’une mouvance syndicale présente dans les caisses de retraite des travailleurs et qui crée différents outils d’intervention économique, la finance responsable chemine vers une approche d’engagement, les ressources financières (placements et investissements) devant servir à changer, de façon positive, les conduites des entreprises. Sont aussi apparus des financiers sociaux qui s’engagent dans une approche interventionniste, entrepreneuriale, dans le capital de développement et la finance solidaire, adoptant une optique plus large de développement local, régional ou sectoriel.

Du côté de la production, le courant de l’écologie industrielle s’impose progressivement comme une alternative crédible auprès des entreprises et des gouvernements qui désirent intégrer les dimensions sociales et environnementales dans les processus de production. En raison de son approche holistique, l’outil développé par ce courant, l’analyse du cycle de vie des produits (ACV), peut s’avérer précieux pour les décideurs afin de mesurer l’impact réel de leurs décisions et, le cas échéant, de les modifier en vue d’optimiser le gain global pour l’environnement. En matière de responsabilité étendue des producteurs, d’étiquetage écologique ou d’écologisation des marchés publics, l’ACV instaure, au sein même du processus de décision du modèle productif, les critères permettant d’intégrer les enjeux liés au développement durable.

Pour clore cette énumération, on peut aussi souligner la force croissante du mouvement de la consommation responsable, dont le commerce équitable exprime le caractère le plus socialement novateur. Depuis quelques années, le commerce équitable s’impose comme étant une alternative efficace pour réduire les inégalités et redonner aux échanges commerciaux internationaux les valeurs sociales qu’ils semblent avoir définitivement rejetées. Visant à établir un rapport d’échanges satisfaisants pour tous - du producteur au consommateur - le commerce équitable cherche à assurer une juste rémunération du travail des producteurs et des artisans les plus défavorisés, à garantir le respect des droits fondamentaux des personnes (refus de l’exploitation des enfants, de l’esclavage), à instaurer des relations durables entre partenaires économiques et à favoriser la préservation de l’environnement.

Chacun à leur manière, ces mouvements sociaux s’approprient les enjeux du développement durable et les adaptent aux enjeux spécifiques de leur domaine d’intervention, ou de leur métier. Ensembles, les projets portés par ces mouvements et ces acteurs convergent vers un paradigme commun, de plus en plus étroitement partagé dans la mesure où il s’exprime dans des propositions concrètes de principes, de normes et de règles qui s’articulent dans un ensemble cohérent.

Aujourd’hui, graduellement, ces mouvements de la société civile sont en train d’établir les principes et de construire les règles de base d’un système de régulation internationale en phase avec le développement durable, c’est-à-dire où les contraintes d’un mode de production plus durable rejoindront les attentes d’un mode de consommation plus responsable.