Lutter contre la pauvreté et l’exclusion par l’emploi : une perspective institutionnaliste axée sur la sécurisation des trajectoires professionnelles

Vendredi 20 juillet 2012

Pour le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion Commentaires sur le document intitulé L’emploi pour lutter contre la pauvreté : les défis à relever. Cadre général des avis sur l’emploi à être élaborés par le Comité consultatif

Sylvie Morel [1]

Le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CCLP) [2] mène actuellement une démarche de réflexion sur la question de l’emploi, cela dans le but de conseiller au gouvernement des « moyens à mettre en place pour faire en sorte que l’emploi permette aux personnes de sortir de la pauvreté » [3] . Des consultations ont eu lieu au printemps et à l’automne 2011. Celles-ci ont permis au groupe de travail sur l’emploi du CCLP, responsable de la démarche, d’élaborer un document présentant un cadre général de réflexion ainsi que de nombreuses recommandations devant être intégrées à trois avis que le Comité produira en 2012. Ce document, intitulé L’emploi pour lutter contre la pauvreté : les défis à relever, a fait l’objet de discussions lors d’une journée de réflexion tenue à Montréal le 7 février dernier [4] N’ayant pu participer à cet événement, je commente ici, dans ses grandes lignes, le texte du CCLP. Ces commentaires, qui prennent la forme de paragraphes numérotés, sont adressés aux membres du groupe de travail sur l’emploi, qui en ont déjà partiellement pris connaissance lors d’une synthèse orale.

1. La lutte contre la pauvreté par l’emploi. Je partage le point de vue du Comité à l’effet que l’emploi est le principal moyen pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion (p. 5) [5] . Cependant, la perspective que j’adopte pour analyser l’emploi est différente de celle du Comité. Je privilégie, premièrement, l’entrée des politiques publiques de l’emploi, domaine d’études bien établi qui concerne les « interventions publiques régulatrices » [6] axées sur les « problèmes » de l’emploi (hauteur du salaire minimum, régime d’assurance emploi, modalités de retrait d’activité, efficacité des services publics de placement, incitations à la protection, au maintien et à la création d’emplois, formation de la main-d’oeuvre, mesures d’employabilité et d’intégration à l’emploi, valorisation du travail, etc.) [7] . Le Comité pose la question de l’efficacité de l’emploi comme moyen de sortie de la pauvreté, soulignant, à juste titre, qu’emploi et pauvreté ne sont pas toujours antinomiques. Il faut voir que cette efficacité dépend de la pertinence des actions de régulation de l’État qui s’opèrent, notamment, à travers les politiques publiques de l’emploi. Deuxièmement, j’analyse ces dernières dans l’optique de la « sécurisation des trajectoires professionnelles » (STP), qui en représente une voie de renouvellement. De façon générale, sécuriser les trajectoires professionnelles consiste à réformer les politiques de l’emploi pour assurer à la main-d’œuvre une sécurité économique accrue, comme je l’explique plus en détails ci-dessous (point 7). Le Comité structure, pour sa part, sa réflexion à partir d’une catégorisation de la main-d’oeuvre en trois groupes-cibles : « les personnes sans emploi mais qui souhaitent travailler », les « travailleuses et travailleurs pauvres » et les « personnes qui sont dans l’incapacité d’intégrer le marché du travail traditionnel ». C’est la situation de ces groupes qui détermine les solutions proposées. Outre les critiques portant sur la validité même de ce découpage (par exemple, les personnes qui sont dans l’incapacité d’intégrer le marché du travail traditionnel souhaitent aussi travailler [8] ), cette approche catégorielle a pour effet de limiter la réflexion sur l’emploi à certains de ses segments, les plus déqualifiés pour l’essentiel. Je pense qu’il est plus efficace de développer une vision d’ensemble des situations de pauvreté et d’exclusion, en les resituant dans le cadre large des « transitions » multiples qui caractérisent les trajectoires professionnelles de l’ensemble des salarié-e-s. Outre de permettre une saisie globale et dynamique des phénomènes de pauvreté et d’exclusion, cette vision en termes de STP en favorise aussi une approche processuelle et préventive.


  • [1] L’auteure est professeure d’économie au département des relations industrielles de l’Université Laval (http://www.rlt.ulaval.ca/?pid=893) et membre du Collectif Économie autrement (http://www.economieautrement.org).
  • [2] Le CCLP est un organisme public qui a pour principale mission de « conseiller le ministre responsable de l’application de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale ». Ses commentaires et recommandations portent sur l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des actions gouvernementales menées dans le cadre de la Stratégie nationale de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ; CCLP, Mission ; http://www.cclp.gouv.qc.ca/mission.asp.
  • [3] CCLP. Quoi de neuf. 29 février 2012. Pauvreté et emploi ; http://www.cclp.gouv.qc.ca/quoi-de-….
  • [4] CCLP, Journée de réflexion 7 février 2012, L’emploi pour lutter contre la pauvreté : les défis à relever. Cadre général des avis sur l’emploi à être élaborés par le Comité consultatif, Québec, 14 décembre 2011 ; http://www.cclp.gouv.qc.ca/publicat…. Cette journée a réuni quelque 150 personnes de provenances diverses ; voir à ce sujet : http://www.cclp.gouv.qc.ca/index.asp.
  • [5] Les numéros de page indiqués entre parenthèses dans le texte renvoient au document du CCLP.
  • [6] « Une politique publique est une intervention régulatrice des pouvoirs publics qui consiste à choisir et à mettre en oeuvre des moyens d’intervention, censés être efficaces et donner des résultats évaluables, pour résoudre des problèmes que lesdits pouvoirs publics tiennent à régler et au sujet desquels ils possèdent une expertise » ; Gislain, Jean-Jacques. 2004. « Les politiques publiques de l’emploi », dans Jean Boivin (dir.), Introduction aux relations industrielles, Montréal, Gaëtan Morin éditeur, p. 118.
  • [7] Ibid., p. 119.
  • [8] Le CCLP parle d’ailleurs, à la fin du document (p. 13), des personnes handicapées inactives qui sont disponibles pour l’emploi.