L’origine de la crise

Mardi 10 février 2009

La crise

I - L’origine, le pourquoi

La récession, fruit des désordres financiers, arrive. La crise qui commence nous a dévoilé, encore une fois, une série de turpitudes : multiplications de titres douteux, falsifications de documents comptables, détournements de fonds, versements de salaires faramineux et de primes exorbitantes. Les organismes de surveillance ont laissé faire ! La sphère financière s’est auto reproduite pendant des années, elle est totalement décrochée du monde réel, de la sphère de production, qu’elle a déstabilisé en provoquant une grave récession. La cupidité des grands financiers n’a pas de limite. Après une année 2008 catastrophique, le petit monde de Wall Street s’est quand même versé 18,4 milliards de dollars de primes pour l’année qui vient de se terminer. Des milliers de milliards ont été perdus et les États ont dû allonger des sommes gigantesques pour sauver les institutions financières et pour limiter l’ampleur des dégâts dans l’économie réelle qui ne sera pas épargnée. 

Comment en être arrivé là ?

L’origine

L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, puis de Ronald Reagan, a consacré le retour des idées libérales soutenues par Milton Friedman. « L’ÉTAT N’EST PAS LA SOLUTION. IL EST LE PROBLEME » disait Reagan pendant sa première campagne électorale contre Jimmy Carter. Ce slogan traduit bien les renversements économiques qui vont suivre.

L’épuisement du modèle établi après-guerre se résume en trois expressions : inflation, chômage (la stagflation) et baisse de la productivité du travail. La nouvelle politique économique libérale reposera d’abord sur la tentative de contrôler la masse monétaire et sur des taux d’intérêt élevés, pour lutter contre l’inflation, mais surtout pour limiter la dévalorisation des actifs financiers. L’objectif sera aussi le transfert de la richesse vers les investisseurs et les entreprises [1] pour relancer la productivité.

La réduction durable des impôts sur les revenus, pour ceux qui en payent, est toujours la mesure prioritaire des politiques libérales pour assurer la croissance. Cette priorité est celle des républicains aux États-Unis, de Reagan à G. W. Bush, et des conservateurs canadiens. De telles baisses ont un double avantage à leurs yeux : permettent aux plus riches d’investir et d’obliger l’État à restreindre à terme ses programmes pour respecter la règle d’un budget équilibré.

Pour assurer le succès de cette politique, la seule vraiment crédible pour eux, il faudra réduire les réglementations trop contraignantes, pour permettre ainsi au marché de nous conduire le plus librement possible à l’optimum. L’État doit être minimum.

La déréglementation financière

L’effondrement de l’Accord de Bretton Woods (de facto en 1968, de jure en 1976) inaugure l’ère de l’instabilité des taux de change et des taux d’intérêt et de la croissance des risques. Face à ce nouveau contexte, les établissements financiers vont réagir. La première parade sera de réclamer la diversification de leurs activités. Partout, le système financier sera décloisonné, déréglementé. Par exemple au Canada, les banques pourront faire du courtage, de la fiducie et de l’assurance. De simples banques, elles se transforment en groupes financiers.

La deuxième parade sera d’exiger la libéralisation des mouvements des capitaux ce qui donnera accès à un plus grand nombre de marchés et à plus de choix d’investissements. Amorcé en Angleterre et aux États-Unis, le mouvement se généralisera dans les années 1990. Cette volonté de libéralisation des flux de capitaux conduira à l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis (1987), premier accord international portant sur la liberté de circulation des capitaux. Cet accord sera le modèle à généraliser. D’abord en incluant le Mexique (ALENA), puis dans l’élaboration de l’AMI (l’Accord multilatéral sur les investissements) à l’OCDE, dans les années 1990, qui fut bloqué. Mais il ne tardera pas à s’installer discrètement par différents moyens plus effacés qu’un grand accord mondial. La domination de la sphère financière est consacrée.

La table est mise pour la crise

Les tenants du tout au marché triomphent, le nirvana est proche. Les déficits publics sont bannis, des lois sur le déficit-zéro sont adoptées à travers la planète, la libre circulation des biens et des services s’impose et les capitaux peuvent maintenant aller là où ils peuvent maximiser les rendements. Il faut que le système tourne, les crises épisodiques ne sont que de mauvais moments à passer. Certaines crises financières sont assez dures (en Asie du Sud-est en 1998) et plusieurs krachs boursiers font très mal (comme celui des nouvelles technologies en 2001), mais les pertes sont limitées dans le temps et dans l’espace. Il ne reste plus qu’à augmenter la consommation, quitte à accroître l’endettement. Les années 2000 seront bénies. C’est la fin de la sous-consommation, toute relative, des années 1980 et 1990. Les faibles revenus, signe de la croissance des inégalités, seront-ils des freins ? Non, augmentons la consommation et élargissons le crédit. 

Canada l’épargne passa de 17% du revenu disponible en 1982 à 1,2% en 2005. Le ratio de la dette (dette totale/revenu disponible) augmenta à 116% en 2005. La consommation fut croissante, mais avec des revenus stables et de plus en plus inégalitaires l’endettement devait croître en conséquence. La population est donc de plus en plus vulnérable aux interruptions de revenu, plus fragile en cas de crise. Les taux d’intérêt très bas, initié par la Réserve fédérale américaine, va encourager l’endettement.

L’occasion fait le larron

La bulle immobilière des dernières années va enhardir les établissements financiers à profiter, à court terme, de cette belle occasion. Grâce aux gains de capitaux que peut engendrer la hausse des prix dans l’immobilier, élargissons le nombre des emprunteurs. Même pour des clients peu solvables, c’est-à-dire à risque élevé, il est possible de leur accorder un prêt hypothécaire reposant sur des hausses de prix des immeubles qui semblent sans fin. Les « surprimes » sont nées. Les établissements financiers pour s’assurer un niveau de liquidités suffisant, émettront des titres à court terme, les papiers commerciaux, appuyés, garantis sur ces actifs que sont les hypothèques à haut risque. Ces papiers commerciaux achetés aux quatre coins de la planète, vont transmettre le virus partout, des risques plus élevés.

En 2007, la bulle immobilière s’arrêta et puis se dégonfla. Les emprunteurs devenus insolvables firent défaut (±10% du marché), ils ne pouvaient plus répondre à leurs engagements. Ce qui entraîna la dévalorisation des hypothèques accordées et des titres adossés à elles, comme les fameux papiers commerciaux. Tous furent atteints. N’étant pas remboursés le manque de liquidités se généralisa dans les établissements financiers. Leur premier réflexe fut de limiter, de resserrer les crédits accordés aux entreprises et aux particuliers. Sans crédit, la chaîne de production est rompue. Le capitalisme sans crédit n’a plus de lubrifiant et arrête de produire. Les mises à pied vont amplifier le ralentissement qui alors se généralise. La crise est là. Depuis un an, les gouvernements, directement ou par l’intermédiaire de leur Banque centrale, ont injecté des masses énormes de liquidités dans les banques pour faire repartir la machine, mais sans succès.

Les vœux du G20 (le 15 novembre dernier), les programmes de relance des présidents Barack Obama et Nicolas Sarkozy, de la Chancelière Angela Merkel et du Premier ministre Gordon Brown permettront-ils de sortir de la crise ? Nous y répondrons au prochain texte : II - La crise et sa sortie. Au Canada, le piètre budget de Jim Flaherty aura bien peu de résultats, la sortie de crise du Canada viendra avec la reprise américaine.


  • [1] De 1980 à 2005, le salaire médian au Canada n’a augmenté que de 0,1%, en terme réel, alors que le salaire moyen a connu une hausse de 55%. Lorsque le salaire moyen progresse plus que le salaire médian, cela indique l’accentuation des inégalités. Voir Statistique Canada, n˚ 97-563-X au catalogue, mai 2008.