L’économie sociale est-elle vraiment un secteur ?

Samedi 4 avril 2009

Le sens qu’on donne au concept de secteur est assez clair : c’est le domaine qui résulte du découpage d’un tout en plusieurs sections distinctes. En économie, on utilise la notion de secteur pour délimiter l’ensemble des activités économiques en différents secteurs aux frontières bien définies. En principe, il ne peut pas y avoir de floue : dans les systèmes nationaux de classement des industries (aujourd’hui on utilise le Système de classement industriel pour l’Amérique du Nord, le SCIAN) un établissement ne peut, par définition, se retrouver dans deux secteurs. Pour la très vaste majorité des personnes qui travaillent dans le domaine du développement économique (gens d’affaires, syndicat, fonctionnaires), lorsque l’on utilise la notion de secteur on fait toujours référence aux secteurs d’activités tels que définis par le classement industriel.

Ainsi, peu importe le sens qu’un auteur veut bien lui donner, lorsqu’on utilise la notion de « secteur d’économie sociale », ça revient immanquablement à construire systématiquement une représentation de l’ÉS comme le secteur des organisations actives dans les services d’aide aux personnes démunies, d’aide domestique, d’insertion à l’emploi, etc. Depuis une vingtaine d’années, la notion de « secteur d’économie sociale » participe à la réduction de l’ÉS à ce secteur spécifique d’activités, à ce que certains ont appelé une économie de la misère. Au point où on décrit certaines coopératives dans les services aux personnes comme des coopératives d’économie sociale, laissant ainsi entendre que certaines coopératives ne le seraient pas !

Chez les acteurs de l’ÉS, cette construction est évidemment involontaire, mais elle se poursuit néanmoins avec une détermination sans faille. Chez les fonctionnaires et les acteurs du développement économique qui ont une vision « libérale » de l’économie, cette construction sociale de la représentation de l’ÉS est beaucoup plus volontaire. Elle permet de réduire ces organisations à un rôle supplétif au marché et de ne créer aucune confusion avec le rôle traditionnel de l’entreprise marchande, qui elle s’occupe évidemment de la vraie économie.

Comment expliquer cette obstination des acteurs de l’ÉS à s’enfermer dans cette représentation réductrice ? Elle découle de la volonté légitime de se faire reconnaître à l’égal des acteurs de l’économie marchande et de l’économie publique. L’erreur est cependant de continuer à utiliser le cadre conceptuel, aujourd’hui caduque, de l’opposition secteur public – secteur privé. Ce cadre était effectivement pertinent pour la période fordiste/providentialiste. Il permettait assez justement de représenter le compromis entre un secteur privé qui regroupait l’ensemble de l’activité de l’économie marchande et un secteur public recouvrant l’ensemble des activités reliées à l’éducation, la santé et les services sociaux. Il était pertinent, alors, de référer à la notion de secteur parce qu’effectivement l’économie globale était séparée en deux grands secteurs d’activités aux frontières assez étanches. L’ « économie » d’une part, le « social » de l’autre.

Mais ce n’est plus le cas. Depuis au moins trente ou quarante ans, nous avons assisté à une mutation profonde de l’économie, et cette mutation est en partie due aux initiatives de l’ÉS. Dorénavant, on ne peut plus parler de frontières étanches entre les supposés secteurs public et privé : on retrouve des entreprises marchandes dans des services jadis réservés à l’économie publique et des entreprises publiques dans les secteurs qui étaient traditionnellement réservés aux entreprises marchandes. Sans parler de l’hybridation particulièrement complexe et innovatrices d’entreprises ou organisations de l’ÉS.

Aujourd’hui, on ne peut plus penser en terme de secteur sans s’enfermer dans une vision étroite, dichotomique, qui empêche de penser la pluralité de l’économie. D’ailleurs, présenter l’économie plurielle comme la juxtaposition de trois secteurs m’apparaît particulièrement simplificateur.

Le concept d’économie plurielle suppose deux choses. Premièrement, contrairement à l’hypothèse standard qui suppose la seule rationalité utilitaire de l’homo œconomicus, il faut admettre qu’une pluralité de principes anime les agents économiques dans la vie économique quotidienne ; deuxièmement, même s’il est parfois plus commode d’analyser des « idéaux-types » d’actions économiques qui relèvent de l’un ou l’autre de ces principes, de réussir à appréhender la réalité économique comme un espace social où agissent simultanément l’ensemble de ces principes d’action, plus ou moins fortement dans chacune des situations selon le type d’activité économique. Dans cette optique, il faut donc cesser de se représenter l’économie plurielle comme des secteurs qui se juxtaposent, mais plutôt comme une multitude de sphères d’activités qui se superposent partiellement : économie marchande, économie publique, économie sociale, économie informelle, et on pourrait aussi ajouter l’économie domestique, l’économie créatrice, etc.

Nous devrions nous représenter ces sphères à l’image de la représentation des trois dimensions du développement durable, c’est-à-dire des sphères qui se superposent en partie les unes aux autres.