Le G20 face à la crise : un consensus du chacun-pour-soi

Mercredi 8 septembre 2010

Louis Gill le 15 juillet 2010

Cet article est une mise à jour d’une conférence présentée à l’invitation d’Attac-Québec, le 19 mai 2010 à Montréal, sur les enjeux du sommet du G20 de juin 2010 à Toronto.

Rappelons d’abord que le G20 regroupe les pays du G7 (États-Unis, Japon, Allemagne Grande-Bretagne, France, Italie et Canada) et du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), ainsi que l’Union européenne, la Turquie, l’Australie, l’Argentine, le Mexique, l’Arabie saoudite, l’Afrique du sud, l’Indonésie et la Corée du sud. Les pays du G20 comptent pour 90 % du Produit mondial brut et les deux tiers de la population mondiale. Avant le sommet de Toronto, le G20 avait tenu trois rencontres, à Washington le 15 novembre 2008, Londres le 2 avril 2009 et Pittsburgh les 24 et 25 septembre 2009.

Une peau de chagrin

Les résultats du sommet de Toronto, qui a eu lieu les 26 et 27 juin 2010, se résument à une peau de chagrin et ce sommet ne passera à l’histoire que par l’ampleur des moyens financiers consacrés à son organisation et à la sécurité (1,3 milliard de dollars) et les plus importantes arrestations massives de manifestants de l’histoire du Canada (1000 personnes dont 800 ont été relâchées sans qu’aucune accusation ne soit portée contre elles).

Dans sa déclaration officielle, le G20 se dit résolu à poursuivre les mesures de relance budgétaire pour soutenir la reprise, créer des emplois et assurer une croissance durable, et évoque la possibilité que des ajustements budgétaires à la baisse menés simultanément dans plusieurs grandes économies nuisent à la reprise. Mais il met aussi en garde contre la possibilité que l’absence de mesures d’assainissement ralentisse la croissance (paragraphe 10). C’est cette deuxième dimension, on le sait, qui tenait le plus à cœur à l’hôte du sommet, le premier ministre Stephen Harper du Canada, au même titre que son opposition à l’instauration d’une taxe sur les banques. On ne saurait donc s’étonner de ce que ce soit ces deux axes qui aient été au centre des orientations de ce sommet.

Si le premier ministre Harper s’est félicité de ce que le sommet ait endossé ses propositions relatives à l’assainissement des finances des pays membres (réduction des déficits publics de moitié d’ici 2013, stabilisation ou réduction du rapport de la dette publique au PIB d’ici 2016), il faut surtout retenir que chaque pays a interprété cet objectif à sa manière. Certains, comme la Grande-Bretagne et les États-Unis, s’étaient déjà fixé des objectifs de cet ordre, alors que d’autres, comme la France, ont déclaré ne pas se sentir liés par l’engagement du G20. Le Japon en particulier, qui peut compter sur une puissante source d’épargne intérieure pour financer son énorme dette toujours en croissance, est explicitement mentionné dans la déclaration comme n’étant pas lié par l’engagement. Aucune sanction non plus n’est prévue en cas de dérogation.

Le chacun-pour-soi est aussi la règle retenue par ce sommet sur la question controversée de la « remise en état du secteur financier » et de l’hypothèse de l’imposition à cet effet d’une taxe sur les banques ou sur les transactions financières. La déclaration finale le formule dans les termes laconiques suivants : « Nous avons reconnu qu’il existe une série d’approches stratégiques à cet égard. Certains pays ont choisi une taxe financière. D’autres ont adopté une approche différente » ! (paragraphe 21). On sait que la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis se sont prononcés en faveur d’une taxe bancaire, alors que le Canada a mené une énergique campagne pour contrer ce projet et gagné à ses vues un nombre significatif de pays.

Pour caractériser ces maigres résultats que chacun est finalement libre de promouvoir ou de ne pas respecter, le président de la France, Nicolas Sarkozy, a parlé du sommet de Toronto comme d’un « sommet d’étape » entre le sommet de Londres, qui a eu lieu le 2 avril 2009, et celui de Séoul qui aura lieu les 11 et 12 novembre 2010 où des décisions plus fermes seraient prises.

Les membres du G20 ont néanmoins estimé que « beaucoup de travail a déjà été fait » dans la construction « d’un système financier plus résilient qui […] réduit l’aléa moral, freine la montée du risque systémique et soutient une croissance stable de l’économie » (paragraphe 15). Ils ont salué la création du fonds européen de stabilisation financière et la décision de l’Union européenne de mener des tests de résistance sur les banques européennes, ainsi que « le récent projet de loi américain sur la réforme financière », mais sans se prononcer sur les termes de ce « projet de loi » qui avait pourtant fait l’objet d’une adoption de principe au Congrès la veille du sommet [1].

Deux ans après le premier sommet du G20 à Washington, qui a été vu comme devant ouvrir une nouvelle ère de coopération axée sur la recherche de solutions globales à des problèmes globaux, le sommet de Toronto aura été celui de la consécration de l’échec du processus d’intervention collective, où le principal accord réalisé est celui qui reconnaît à chacun son droit d’intervenir à son propre compte en se guidant tout au plus sur un ensemble de préceptes qui n’ont qu’une valeur indicative. Lancée comme une mesure de panique au cœur d’une crise qui menaçait les fondements du système par des pays dont la nature n’est pas de coopérer mais de se concurrencer, cette prétendue volonté de concertation était vouée à péricliter dès le moment où la conviction serait acquise que les problèmes seraient désormais derrière nous. Le sommet de Toronto n’est que l’aboutissement normal d’un processus qui se dessinait clairement au sein des sommets précédents. Jetons-y un coup d’œil.


[1] Les deux chambres du Congrès devaient l’adopter formellement quelques jours plus tard.