Le G-20 est-il devenu le G-vain ?

Jeudi 15 octobre 2009

Le G-20 est-il devenu le G-vain ? [1]

La crise serait terminée !

Le G20 s’est réuni le jeudi et le vendredi, 24 et 25 septembre, à Pittsburgh. L’atmosphère était à la réjouissance. La crise serait terminée ou en voie de l’être, pour les plus prudents ! La remontée de la Bourse, la croissance des profits des banques sont enfin là, même de nouveaux papiers commerciaux sont de retour sur les marchés financiers. Les affaires reprennent ! La crise n’aura été qu’une parenthèse « navrante », à oublier. L’ère des primes au risque va enfin revenir. Les centaines de milliards injectées par les États dans les établissements financiers ont permis à la machine d’être sauvée. À quoi bon revenir sur les mesures d’encadrement envisagées il y a un an ? Les médias sont tellement convaincus que la crise, et surtout ses causes, est du passé qu’ils ont relégué la couverture de cette rencontre aux pages intérieures ou au niveau d’une information secondaire.

Pourtant le chômage atteint des records, les régions ressources se meurent, le partage de la richesse est de plus en plus inégal, les écarts des revenus se sont élargis et l’endettement des ménages [2] n’a jamais été aussi élevé. Mais la finance semble se porter mieux. Fini l’horreur des contrôles et de la transparence. Le petit monde de la finance peut se remettre à ronronner tranquillement et à spéculer.

Les dangers de l’endettement des ménages

Pendant que les ménages au Canada s’endettaient de plus en plus (à plus de 140% du revenu disponible, en juin 2009), le coût du service de la dette n’a pas augmenté proportionnellement. Au contraire, la proportion du revenu personnel disponible consacré aux paiements du service de la dette (qui comprennent le coût des intérêts, mais pas le principal) a diminué, à moins de 8%. La faiblesse des taux d’intérêt a contenu le fardeau du service de la dette, l’ayant même allégé légèrement à la fin de 2008 et au début de 2009 compte tenu de la descente des taux d’intérêt à des creux historiques. Si les autorités monétaires sont vraiment convaincues de la fin de la crise et du début d’une reprise, les taux d’intérêt vont certainement augmenter dans les prochains mois. Le poids de la dette des ménages va donc croître proportionnellement. Cette charge sera d’autant plus lourde que les revenus n’ont pas augmenté pour la majorité des ménages.

Les profits des banques sont-ils un bon signe ?

Il y a quelques semaines, on nous présentait les magnifiques résultats de nos banques de juin 2008 à juin 2009. Les revenus nets totaux des banques sont en croissance (+18% en un an), certains analystes en tiraient abusivement la conclusion que l’économie reprenait. Les revenus nets des banques, sont-ils devenus le critère de mieux-être de l’économie ? Si la banque va tout va ! Mais regardons-y de plus plus près !

Cette croissance remarquable des revenus nets des banques ne montre pas une croissance de l’économie canadienne, au contraire. Même si les taux d’intérêt imposés par les banques ont peu baissé les revenus ont chuté de 14,6%. Cette situation indique moins de crédits accordés ou moins de demandes d’emprunts d’où cette réduction reflet du ralentissement de l’activité économique. De l’autre côté, les banques se sont financées à coût bien moindre, le taux d’escompte de la Banque du Canada est tombé à 0,25%. Les frais d’intérêt ont été réduits de 36%, d’où la hausse des revenus d’intérêt nets de 25,6%. Bravo ! La baisse des taux d’intérêt initiée par la Banque du Canada et les autres banques centrales, a largement contribué aux meilleurs résultats des banques. En juin 2008, les frais d’intérêt représentaient les 2/3 des revenus (65,4%). Alors qu’en juin 2009, ils ne représentaient plus que la moitié (49,0%). Merci Monsieur Mark Carney, notre gouverneur de notre Banque centrale, la Banque du Canada !

Les banques sont prudentes, elles ont une aversion au risque élevée. Pendant la dernière année, leurs charges ou leurs provisions pour créances douteuses ont fortement augmenté, de 2,7 milliards à 6,7 milliards (+248%). Il n’y a pas de risque à prendre ! Malgré cette forte hausse des réserves, les revenus nets sont en croissance de plus de 6%.

Heureusement, les revenus autres que d’intérêt [3]. ont augmenté de 50,1%, grâce à la remontée de la bourse depuis mars dernier, permettant ainsi de dégager un revenu net total très honorable, en augmentation de 18,0%.

Revenons au G-20

Beaucoup d’eau a coulé depuis les deux derniers G-20, à Washington le15 novembre 2008 et le 2 avril dernier à Londres. La panique et la volonté d’encadrer les marchés financiers ont cédé la place à un sentiment de mission accomplie, la reprise arrive. Les grands projets ont été oubliés pour des réformes mineures de façade. Le sommet de Pittsburgh fêtait le retour aux bonnes vieilles pratique financières d’avant crise.

Ce qu’ils voulaient . . .

Les États-Unis souhaitaient voir la capitalisation des banques (leurs fonds propres [4]) augmenter selon les normes du comité de Bâle (Bâle II) de la Banque des règlements internationaux (la BRI).

L’Europe continentale voulait encadrer et limiter les primes, les bonus, accordés aux cadres des établissements financiers [5]. Le principe de base serait que la rémunération devra être liée à la réussite à long terme et non à la seule prise de risque à court terme.

Les pays émergents exigeaient plus de place au FMI et à la Banque mondiale. Ils réclamaient donc plus de poids, plus de droits de vote dans ces organismes créés en 1944. Leur part des droits de vote augmentera de 5%. Par contre, les États-Unis et l’Europe gardant leur veto de fait.

… ils l’ont eu, en principe !.

Le tout devant être en vigueur en 2012. On se reverra en 2010 pour analyser la situation, en juin au Canada à Muskoka [6] et en novembre en Corée du Sud à Séoul. La rencontre canadienne devait être un G-7 qui se mutera en G-20. Ce dernier devient le nouveau forum économique mondial.

Ce sommet de « fin de crise » n’a pas entrepris une vraie régulation de la finance mondiale :

  • [-]  RIEN sur les produits dérivés ou si peu, ils seront « normalisés » ;
  • [-]  RIEN sur la titrisation (plus de transparence) et le rôle des agences de notation ;
  • [-]  RIEN sur les monnaies (marchés des changes) ;
  • [-]  RIEN sur le cloisonnement des activités financières.

La boutade de Jacques Attali est donc bien à propos : le dernier G-20 est vraiment devenu un G-vain.

À quand la prochaine crise ! ? . . . Avant la fin du premier mandat du Président Barack Obama ?

À bientôt, si vous le voulez bien.

Bernard Élie
Professeur associé
Département des sciences économiques Université du Québec à Montréal
Le 6 octobre 2009


  • [1] Cette expression est de Jacques Attali (http://www.lexpress.fr/outils/impri…).
  • [2] « Un ménage » désigne aussi bien pour Statistique Canada, les ménages proprement dits, formés de plusieurs personnes, que les personnes seules.
  • [3] Les autres revenus comprennent les profits et les pertes provenant des portefeuilles d’actions et de titres de créance
  • [4] Les fonds propres d’une entreprise représentent l’apport des actionnaires, la valeur des actions vendues, et les bénéfices non distribués.
  • [5] Voir la lettre du 2 septembre adressée par Monsieur Sarkozy, Madame Merkel, et Monsieur Brown à Monsieur Reinfeldt, Premier ministre du Royaume de Suède et Président du Conseil européen (« [http://www.ambafrance-pl.org/france_pologne/spip.php?article3388] »).
  • [6] À 180 km au nord de Toronto, près de la Baie Géorgienne.