Le déclin irréversible de la réciprocité et du multilatéralisme

Dimanche 1 novembre 2009

Lorsque Ronald Reagan inaugure sa présidence en janvier 1981, l’économie américaine traverse l’une des pires récessions de l’Après-Guerre et les États-Unis doutent d’eux-mêmes. Relance par la demande ou par l’offre ? Politique monétaire ou budgétaire ? Politique industrielle ou concurrence ? L’élection de Reagan réglait le problème une fois pour toutes : le renouveau économique des États-Unis passerait par le retour aux valeurs traditionnelles du marché, de la libre entreprise et de l’innovation. En matière de commerce et de finance internationale, ses positions étaient aussi arrêtées que sur l’économie : ni protectionnisme chez soi ni interventionnisme chez les autres, mais, au contraire, libéralisation généralisée des marchés et retour à la règle d’or de la concurrence dans les affaires.

Ronald Reagan était un doctrinaire de la liberté économique, mais il était aussi un fervent adepte de la puissance sur la scène internationale, y compris dans les affaires commerciales. Dans ce domaine, comme dans d’autres d’ailleurs, les choses furent un peu plus complexes que les stratèges de la présidence ne le pensaient au départ. Elles ne se déroulèrent pas non plus tout à fait comme ils l’avaient prévu. À l’interne, la présidence dut composer avec un Congrès plus prompt à endosser les habits du patriotisme économique que ceux de l’internationalisme libéral, et à l’externe, elle dut affronter la grogne de ses partenaires qui étaient alors fort peu disposés à accepter l’unilatéralisme américain, encore moins à faire les frais d’une refonte du système commercial. Malgré tout, le tour de force du président Reagan fut de tourner les évènements en sa faveur, notamment la crise de la dette et l’effondrement annoncé du système soviétique. Tant et si bien que du point de vue des objectifs recherchés, on peut dire que c’est mission accomplie qu’il quitte la présidence : un accord de libre-échange a été conclu avec le Canada, un nouveau cycle de négociations commerciales a été lancé à Punta del Este et, malgré sa forte teneur patriotique, la loi sur le commerce a finalement été renouvelée (Omnibus Trade and Competitiveness Act). Trois moments forts qui, s’ajoutant aux multiples réformes monétaires, financières et économiques, consacrent les nouvelles orientations stratégiques des États-Unis, mais changent totalement la donne.

Premièrement, l’agenda commercial ne vise plus seulement à ouvrir les marchés, mais à établir la règle du marché dans les relations économiques internationales. Deuxièmement, le champ des négociations commerciales est élargi pour couvrir de nouveaux domaines, dont les services, l’investissement et la propriété intellectuelle. Et troisièmement, si le multilatéralisme reste le moyen privilégié pour faire avancer l’agenda commercial, ce n’est désormais plus le seul : le bilatéralisme est de retour. Dans les trois cas, les conséquences seront considérables, et sans doute ont-elles été très mal évaluées à l’époque. D’abord, parce que la globalisation, la conséquence la plus directe de la liberté retrouvée des marchés, mine le principe de réciprocité sur lequel reposait jusque-là le système commercial. Ensuite, parce qu’en laissant libre cours au bilatéralisme sous le prétexte fallacieux de faire avancer plus rapidement les négociations multilatérales ou de contribuer au développement du commerce, ce n’est plus le multilatéralisme qu’on défend, mais un commercialisme libéral qui avance désormais au grand jour. Enfin, parce qu’en redonnant la primauté à l’économie de marché, on se trouvait par le fait même à briser les équilibres qu’avait permis d’établir l’internationalisme libéral originel entre souveraineté et coopération, et entre intervention économique et liberté commerciale.

Il reviendra aux présidents Bush et Clinton de boucler la boucle : le premier en élargissant l’accord de libre-échange avec le Canada au Mexique (Accord de libre-échange nord-américain) et le second en complétant le cycle d’Uruguay, en généralisant le bilatéralisme et en appuyant sans réserve, malgré les avatars, la globalisation. Et au président George W. Bush de récolter ce qui avait été semé : une économie mondiale plus intégrée que jamais, mais aussi soumise aux forces contradictoires des réseaux transnationaux et des grandes manœuvres commerciales. Quid dans ce nouveau contexte de la réciprocité et du multilatéralisme, les deux piliers du système commercial moderne ? C’est la question que je voudrais soulever dans la présente note. Mais au préalable ; retour aux sources et aux fondements du système commercial.