Le capitalisme : cet impensé des économistes « orthodoxes »

Dimanche 1 mars 2009

Cet article fait partie de la section Dossier du prochain numéro de la revue Argument ( Le capitalisme est-il une fatalité ? Vol. 11, no 2, printemps-été 2009, Les Presses de l’Université Laval, p. 73-83, à paraître en mars). Il est publié sur ce site avec l’aimable autorisation de la revue.

tout peut être exact, sans que rien ne soit vrai . [1]

« Le capitalisme est-il une fatalité ? » De cette question, qui annonce la thématique du présent dossier, le premier terme inquiète. En effet, à force d’indétermination, le « capitalisme » résiste à l’analyse. Aucune définition stabilisée du terme et, par suite, aucune périodisation non plus, et, par la négative, aucune illustration concrète de ce que pourrait en être une alternative souhaitable ou projet politique fédérateur qui paraisse nous en rapprocher. Et comme si les choses n’étaient pas déjà assez compliquées ainsi, voici maintenant que s’ajoute la confusion entourant sa redécouverte. Car il a ressurgi le mot honni de la décennie quatre-vingt-dix et du début de ce siècle. Il revient en force non pas surtout, paradoxalement, sous la poussée de projets politiques émancipateurs, mais en raison d’une déflagration économique d’une ampleur telle que je n’aurais pas cru, pour ma part, en voir une semblable de mon vivant : la crise financière de cet automne 2008. Dans ce contexte de turbulence, le mot capitalisme refait brutalement surface, sa « refondation » étant exigée, dans la cacophonie et l’improvisation, par ceux-là même que tout sépare d’une éthique de la solidarité.

Si le terme de capitalisme est difficile à manier isolément, l’arrimer à celui de « fatalité » pose d’autres difficultés. Au sens commun, la fatalité désigne une « force surnaturelle par laquelle tout ce qui arrive (surtout ce qui est désagréable) est déterminé d’avance d’une manière inévitable » (Le Petit Robert, 1995, p. 896). Ainsi, l’idée de capitalisme comme fatalité constitue, en premier lieu, un énoncé a posteriori sur le sens de l’histoire, à l’effet que ce mode d’organisation économique serait aujourd’hui réalité parce que c’était la seule option possible ; l’évolution de l’humanité n’aurait recelé aucune autre potentialité. Comme l’indique Jean-Jacques Gislain, cette conception du capitalisme renvoie au « naturalisme fixiste », une théorie de l’histoire selon laquelle cette dernière est subordonnée à une nature économique qui imposerait ses lois. Dans cette optique, caractéristique de l’économie politique libérale orthodoxe française depuis Jean-Baptiste Say, l’économie, explique-t-il, est toujours soumise aux mêmes lois naturelles, éternelles et universelles. L’économie politique, en tant que science de la « nature » économique, doit rendre compte de ces lois. Comme ses principes sont toujours universellement vrais, l’économie n’a pas besoin de l’histoire, sauf de manière accessoire, comme réservoir d’« expériences » empiriques. En clair, l’histoire économique est reléguée au statut de discipline auxiliaire de la « science » économique. Mais voir le capitalisme comme une fatalité implique une autre idée, qui participe aussi d’une théorie de l’histoire : aucun autre ailleurs ne serait possible désormais puisque le capitalisme serait le système le plus achevé qui soit. Dans cette optique performative, l’histoire et l’évolution économique seraient soumises au déterminisme d’une loi de progrès. Le système économique actuel serait, non seulement inévitable, mais souhaitable, car la « nature économique » décrirait un ordre harmonieux.

C’est donc à titre d’économiste, on l’aura compris, que je m’attelle à la question posée dans ce numéro, une économiste critique du courant dominant qui prévaut dans sa discipline. En dissociant l’objet, le capitalisme, de la pensée sur l’objet, les théories utilisées pour en rendre compte, je me fixerai sur le second terme pour parler des deux grandes façons dont les économistes se représentent les faits économiques. Mon hypothèse est la suivante : la théorie économique dominante, en présentant l’économie comme un « fait de nature », contribue fortement à imposer, dans les conceptions scientifiques et de sens commun du monde économique, le capitalisme comme une réalité obéissant à un ordre transcendant ou comme une fatalité. Car, par définition, on ne peut rien changer à un fait de nature, encore moins imaginer un ordre des choses différent. Autrement dit, la naturalisation des faits économiques à laquelle procède l’économie « orthodoxe » stérilise la réflexion sur l’évolution économique par son caractère atemporel et ahistorique. Or, comment penser l’avenir quand le temps et l’histoire sont vidés de toute substance ? C’est sur cette mystification et ces omissions de la pensée économique que je me pencherai ici, problèmes qui font en sorte qu’à force de questions mal posées et de bonnes questions ignorées, les réalités économiques, comme le capitalisme, restent des impensés.

L’ÉCONOMIE COMME « FAIT DE NATURE »

Depuis la naissance de l’économie politique au 18e siècle, le clivage fondamental qui sépare les économistes entre eux porte sur la question de savoir si l’économie est un « fait de nature » ou un « fait social institué » [2]. La première option, l’économie comme fait de nature, est défendue par les économistes « orthodoxes ». L’orthodoxie en économie renvoie au courant théorique développé depuis la fin du 19e siècle sous l’étiquette néoclassique. Pour la plupart des économistes, la « science économique » se limite à cette seule école de pensée. Comme l’économie néo-classique résume l’essentiel de ce qui se fait en économie dans le monde académique depuis plus d’un siècle, on peut bel et bien parler d’orthodoxie.

Selon l’économie néoclassique, définie de façon technique comme une science des choix, la coordination des activités économiques repose sur le « marché ». On en connaît bien la représentation canonique : la confrontation d’une « offre » et d’une « demande » génère des « équilibres » de prix et de quantités. La notion d’équilibre est centrale dans l’approche néo-classique, ce qui la rend essentiellement statique. Car c’est bien de représentations de la réalité dont on parle ici. Comme pour le « marché », qui est d’abord une production intellectuelle des économistes, une construction théorique reposant sur une série de postulats et d’hypothèses ; cette acception du terme marché est à distinguer de celle qui renvoie à la réalité empirique des lieux où s’opèrent les transactions économiques. Pour l’économie néo-classique, la concurrence pure et parfaite est le modèle de référence. La société est une collection d’individus autonomes et indépendants les uns des autres, conformément à l’individualisme méthodologique. Les « agents économiques », ou homo œconomicus, sont postulés comme étant libres, égaux et rationnels. Le postulat de rationalité mérite en soi quelques explications additionnelles. Ainsi, on ne doit pas confondre action rationnelle et action raisonnable et réfléchie, ni la figure de l’homo œconomicusavec l’esprit mercantile. C’est d’un comportement utilitaire et calculateur d’optimisation dont il s’agit : l’agent économique est censé pouvoir réaliser en permanence les calculs lui permettant de choisir la meilleure possibilité parmi celles qui s’offrent à lui, compte tenu de ses contraintes. Le monde économique lui est, selon l’expression d’André Orléan, « immédiatement intelligible » et l’action économique s’opère dans un monde certain ; s’il y a incertitude, celle-ci est probabilisable et ce, aussi bien dans le présent que dans le futur. En effet, comme le rappelle cet auteur, l’homo œconomicus se projette dans l’avenir par des calculs intertemporels, en identifiant objectivement ex ante les différents états de nature et en leur associant une probabilité d’occurrence. En somme, le sujet économique des néo-classiques est doté de capacités cognitives imaginaires et agit dans un univers fictif, dépourvu d’épaisseur historique. Bien sûr, le courant néo-classique est plus complexe qu’il n’y paraît ici, le modèle de base ayant été souvent amendé. Mais ses fondements essentiels sont restés les mêmes.

Cependant, la représentation naturalisante de l’économie passe surtout par une conception de son fonctionnement comme obéissant à des lois économiques. Ces « lois du marché » s’imposent à la volonté humaine. Représentant des prescriptions incontournables des mécanismes économiques, elles tranchent avec les « lois des humains », les choix politiques. Les lois de l’économie sont immuables, se répétant invariablement de la même façon, et universelles, car elles s’observent partout. Enfin, s’exprime à travers elles, souligne J-J. Gislain, la « bonne nature de l’économie » : décrivant un « ordre » préétabli, les lois économiques sont nécessairement harmonieuses, d’où l’importance, pour garantir le bien-être de la société, de les laisser jouer. Aujourd’hui, les lois de l’économie ont envahi le débat public, établissant ce qu’il est convenu de considérer maintenant, selon les termes de Jacques Généreux, comme une culture « économiquement correcte ».


  • [1] L. Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux. Sur les théories économiques du chômage, Paris, Raisons d’agir Éditions, 2000, p. 8.
  • [2] J-J. Gislain, « L’émergence de la problématique des institutions en économie ». Cahiers d’économie politique, L’Harmattan, 2003, no 44, p. 19-50.