La crise économique : quelle responsabilité pour les économistes ?

Vendredi 17 avril 2009

Les économistes doivent-ils être tenus responsables des conséquences qu’entraîne la mise en œuvre des recommandations issues de leurs analyses ? Telle est la question, délicate et complexe certes, mais néanmoins de plus en plus incontournable, qui se pose devant le sinistre spectacle de la crise actuelle. Faut-il redire le désastre issu de la débâcle financière de l’automne dernier : une récession économique et une crise de l’emploi profondes, dont les effets se font cruellement sentir à l’échelle du globe ? Lors de la rédaction, en décembre 2008, de notre article intitulé « Le capitalisme : cet impensé des économistes « orthodoxes » », lequel a constitué notre première contribution à ce site [1], nous soulevions cette question de la responsabilité des économistes face à l’avènement de la crise actuelle. Sur la base d’une critique de la conception de l’économie comme fait de nature, nous énonçions le problème en ces termes :

Défendre l’ordre économique comme ordre naturel est un procédé formidablement efficace pour consolider les pouvoirs en place ; c’est pourquoi il vaut mieux parler d’économie politique que de science économique. D’ailleurs, à cet égard, quid de la responsabilité des économistes orthodoxes dans la crise actuelle du capitalisme, dans le fait qu’ils ne l’aient pas vu venir et face aux conséquences des interprétations partielles ou fallacieuses – et des solutions – qu’ils en présentent ? En faisant l’apologie d’une société utopique, en prônant les vertus de la « régulation automatique des marchés » par les lois économiques, ces économistes ont créé la confusion, parlant d’un système, le capitalisme, qu’ils ne connaissaient pas, tout en laissant croire qu’ils le décrivaient en réalité. Ce faisant, ils ont légitimé le capitalisme financier et ont été incapables d’en prédire la débâcle. Les croirons-nous encore lorsqu’ils apporteront leurs solutions ?dre l’ordre économique comme ordre naturel est un procédé formidablement efficace pour consolider les pouvoirs en place ; c’est pourquoi il vaut mieux parler d’économie politique que de science économique. D’ailleurs, à cet égard, quid de la responsabilité des économistes orthodoxes dans la crise actuelle du capitalisme, dans le fait qu’ils ne l’aient pas vu venir et face aux conséquences des interprétations partielles ou fallacieuses – et des solutions – qu’ils en présentent ? En faisant l’apologie d’une société utopique, en prônant les vertus de la « régulation automatique des marchés » par les lois économiques, ces économistes ont créé la confusion, parlant d’un système, le capitalisme, qu’ils ne connaissaient pas, tout en laissant croire qu’ils le décrivaient en réalité. Ce faisant, ils ont légitimé le capitalisme financier et ont été incapables d’en prédire la débâcle. Les croirons-nous encore lorsqu’ils apporteront leurs solutions ? [2]

Dans le dernier numéro du mensuel français Alternatives économiques, l’économiste Christian Chavagneux signe un article intitulé « Crise. Les économistes mis en cause » [3] . Le constat est clair et sans détour, comme le révèle le sous-titre de l’article : « Des voix s’élèvent pour dénoncer le fait qu’aucun spécialiste de la science économique n’a vu venir le séisme financier ». Et l’auteur d’ajouter : « La crise financière est en train de faire une victime à laquelle on ne s’attendait pas : la science économique. Comment se fait-il que la grande majorité des économistes, y compris parmi les spécialistes de la finance, n’ait pas vu venir la catastrophe ? De quoi remettre en cause la théorie financière et, plus généralement, les hypothèses de base de la théorie économique dominante » [4]. Enfin, plus près de nous, rappelons-nous les propos prononcés le 19 mars dernier, jour de la présentation du budget à l’Assemblée nationale, par celle qui était encore la ministre des Finances du Québec, Monique Jérôme-Forget. Lors du point de presse à huis clos réalisé à cette occasion, celle-ci déclarait, au vu de l’incertitude entourant son scénario d’un retour à une modeste croissance de 1,9 % en 2010 : « S’il y a des économistes dans la salle, vous n’êtes pas bons, vous changez d’idées à tous les mois » [5]. Ainsi, la forteresse des économistes, dont les fondations se trouvent dans le monde académique, commencerait-elle à se fissurer ? Dans les pages qui suivent, nous identifierons certaines contributions récentes qui porteraient à répondre par l’affirmative à cette question. Petit tour d’horizon donc d’un certain nombre de critiques formulées ces derniers temps à l’endroit des économistes, ces scientifiques, dont les prétentions n’ont souvent d’égale que la vacuité des analyses, eu égard à la lecture des processus économiques qu’elles offrent, mais qui persistent néanmoins à penser leur « science » comme la plus rigoureuse des sciences sociales.

Deux contributions retiennent tout d’abord l’attention pour ce qui est de la mise en cause de la profession des économistes dans la crise actuelle : celles de l’économiste britannique Richard Dale, d’une part, et d’un collectif de huit chercheurs et professeurs d’université américains et européens, d’autre part. C. Chavagneux les présente également dans son article. Ainsi, en décembre dernier, R. Dale, professeur émérite de finance internationale à l’Université de Southampton, au Royaume-Uni, interpellait la communauté universitaire en affirmant que la crise financière signait « la faillite des chercheurs ». « La recherche académique, écrivait-il, porte une responsabilité dans cette crise : il est urgent de revenir sur les raisons d’un aveuglement » [6] . L’auteur rappelait que, dans son ouvrage paru en 1993, il mettait en garde le monde universitaire et les milieux financiers contre les dangers de la diversification croissante des activités des banques au-delà de leur sphère d’action traditionnelle. En laissant les banques s’engager toujours plus dans les activités d’investissement dans les securities à l’échelle mondiale, soutenait-il, on risquait de voir se reproduire le krach de 1929 [7]. R. Dale explique que la conception dominante du fonctionnement des marchés financiers qui prévalait alors dans le monde universitaire était à l’effet que « la structure financière n’avait pas d’impact sur la stabilité du système » [8]. C’est le caractère erroné de cette vision que la crise a justement montré, indique l’auteur, puisqu’on a vu que le choc consécutif aux pertes enregistrées par les banques sur leurs portefeuilles de titres, a entraîné un effet domino sur les institutions financières, conduisant ensuite à une paralysie des marchés de crédit. Aucun mécanisme de régulation automatique, comme les économistes se plaisent à en imaginer l’existence – telle une redistribution des réserves des banques vers des titres moins risqués – n’est donc venu contrecarrer l’effet du choc initial. En outre, souligne R. Dale, les universitaires spécialisés dans la finance ont omis de prendre en compte l’information existante au sujet des caractéristiques des booms des marchés des biens et de crédit. Ils ont aussi sous-estimé l’importance des phénomènes d’euphorie et de panique, cela en raison de leur recours excessif à l’hypothèse de la rationalité des acteurs, élément central de la théorie économique dominante. Au final, son évaluation est sans ambiguïté :

Ce que nous avons observé ces derniers mois est non seulement une fracture du système du monde financier, mais le discrédit d’une discipline, la finance. Il y a environ 4000 professeurs de finance dans les universités du monde, des milliers de papiers sont publiés chaque année, et pourtant la communauté universitaire n’a donné presque aucun, pour ne pas dire aucun avertissement sur le potentiel incendiaire des marchés financiers globaux. Est-il trop dur d’en conclure que malgré les ressources considérables qui nourrissent cette discipline, notre compréhension réelle du comportement des marchés financiers n’est pas aujourd’hui plus grande qu’elle ne l’était en 1929/33… ou en 1720 ? [9].

Thomas Lux, économiste allemand à l’Université de Kiel, et ses sept collègues allemands, danois, français et américains, ne sont pas plus tendres envers les économistes. En effet, dans un article au titre on ne peut plus éloquent, The Financial Crisis and the Systematic Failure of Academic Economics [10] , ils livrent un verdict dévastateur pour l’économie dominante : si les économistes semblent avoir été inconscients de la longue gestation de la crise financière actuelle et, une fois celle-ci survenue, en avoir fortement sous-estimé la complexité, cela tient à une mauvaise orientation des efforts de recherche en économie dans le monde universitaire. De plus, outre ce premier échec au niveau de l’analyse économique, les économistes ont failli à leur obligation d’information auprès de la population quant aux limites et faiblesses, voire même aux dangers, que comportent leurs modèles. Les auteurs en arrivent à ce constat au terme d’une analyse fouillée des carences méthodologiques et conceptuelles des modèles de gestion du risque servant à évaluer les risques associés aux produits dérivés ainsi que des modèles macroéconomiques utilisés en économie financière.


[1] L’article a été publié sur le site en mars dernier avec l’aimable autorisation de la revue Argument (Le capitalisme est-il une fatalité ? Vol. 11, no 2, printemps-été 2009, Les Presses de l’Université Laval, p. 73-83). Le numéro est maintenant en kiosque.
[2] Ibid. p. 81-82
[3] Christian Chavagneux, 2009, Les économistes mis en cause. Des voix s’élèvent pour dénoncer le fait qu’aucun spécialiste de la science économique n’a vu venir le séisme financier », Alternatives Economiques, no 279, avril, p. 61.
[4] Id.
[5] Robert Dutrisac, 2009, « Jérôme-Forget peint l’avenir en rouge », Le Devoir, vendredi, 20 mars, p. A10.
[6] Robert Dale, 2008, « Crise financière : la faillite des chercheurs », Télos, 1er décembre, p. 1 ; http://www.telos-eu.com/fr/article/… ; site consulté le 16 décembre 2008.
[7] Ibid., p. 2.
[8] Id.
[9] Ibid., p. 3.
[10] David Colander, Hans Föllmer, Armin Haas, Michael Goldberg, Katarina Juselius, Alan Kirman, Thomas Lux, et Brigitte Sloth, 2009, The Financial Crisis and the Systematic Failure of Academic Economics, The Dahlem Report ; www.debtdeflation.com/blogs/… ; site consulté le 28 février 2009.