La Caisse a-t-elle largué l’économie québécoise ?

Mercredi 4 mars 2009

Article publié dans Le Devoir le 3 mars, 2009

Les déboires de la Caisse n’ont pas fini de susciter indignation et remises en question. S’il est nécessaire de tout revoir pour éviter que cela ne se reproduise, il serait illusoire et dangereux de s’imaginer que les solutions sont d’ordre strictement technique. En effet, ces résultats sont en quelque sorte un révélateur de la façon dont le Québec a joué ses atouts dans une économie en mutation. Après les inquiétudes soulevées par l’apathie du Québec inc, devant la perte de contrôle sur de grandes entreprises stratégiques ( Domtar, Provigo, Alcan, etc) et la montée du doute concernant une telle institution phare ne peut être tenue et interprétée comme une simple difficulté passagère.

Dans ce contexte la révision de la politique de placement de la Caisse ne saurait être traitée comme une simple affaire de spécialistes, une chasse-gardé pour experts techniciens. Les objectifs de rendement, les critères d’analyse, les choix d’investissement, les modalités de gestion et le choix des gestionnaires des fonds, tout cela renvoie à des préoccupations et des choix collectifs qui se cristallisent , certes, dans l’énoncé de mission mais qui trouvent leur pleine signification dans les pratiques de l’institution. Il faut d’abord les examiner correctement pour tenir un débat rigoureux et éviter de s’enfermer dans les querelles de chapelles idéologiques. Il faut d’abord s’en tenir aux faits.

Mais il faut bien le constater, ce n’est pas une chose facile. Les pratiques de la Caisse ne sont pas aisées à décoder. Les rapports annuels qui devraient nous tenir au clair sur les grands axes de la mission ne sont malheureusement pas d’un grand secours. Il est extrêmement difficile et laborieux de s’y retrouver dès lors qu’il s’agit de saisir précisément la nature des gestes de la Caisse dans l’économie du Québec. On peut bien tenir des discussions enflammées sur le soutien qu’elle doit apporter au développement économique du Québec, on peut s’affronter passionnément sur le fait qu’elle privilégie ou non le rendement sur le développement du Québec, mais la vérité, c’est qu’il est à peu près impossible de savoir précisément ce que la Caisse fait, où elle investit et dans quelle proportion se situe la part de ses placements au Québec dans l’ensemble de ses actifs. Les rapports annuels changent de format d’une année à l’autre, les classes d’actifs sont remodelées, les données se retrouvent tantôt dans le corps du texte, tantôt disséminées dans de multiples annexes, les placements québécois sont agrégés dans la catégorie valeurs canadiennes, bref, il est à peu près impossible de savoir de quoi il en retourne.

Lorsqu’on se donne la peine – et c’est vraiment une corvée – de recomposer l’information émiettée dans les rapports, lorsqu’on la recadre dans des catégories simples et limpides, la contribution de la caisse à l’économie du Québec se laisse saisir sous des traits inquiétants.

En douze ans, le poids relatifs de l’ensemble des placements au Québec de la Caisse est passé de 46,40% à 16,94%. Si l’on veut une mesure pour juger de la façon dont la Caisse s’acquitte de sa mission, celle-là est fort éloquente.

Certes, on pourra toujours chipoter sur le choix du point de départ de la comparaison : 1996 est la dernière année où la Caisse a fonctionné sur les choix impulsés par la Révolution tranquille. En 1997, la loi était modifiée pour autoriser ses gestionnaires à placer jusqu’à 70% des fonds en action et pour formuler explicitement sa mission de contribution au développement économique du Québec. Il est assez ironique de constater que c’est à partir de ce moment que le poids relatif de la majorité des catégories de placements québécois a commencé à baisser significativement. C’est particulièrement le cas des placements en actions dont le poids relatif a baissé de moitié !

Dans de telles proportions, on ne parle pas d’une évolution mais bien d’une rupture. À quelle moment s’est-elle produite ? Est-elle le résultat d’une érosion sourde ou d’une décision brusque. Il est extrêmement difficile de le dire. Il faudrait pour cela réunir des données qui sont extrêmement difficiles et fort coûteuses à colliger. La modification du mandat de la Caisse en 2003 a-t-elle provoqué cette rupture ? Les choses avaient-elles bougé depuis quelques années déjà ? Il serait de première importance que la Caisse nous le dise en rendant publiques – et dans un format accessible aux non-initiés – les données pertinentes. Ce serait là un premier geste de transparence qui permettrait la tenue d’un débat en prise sur le réel.

L’économie du Québec n’est pas à ce point prospère que notre société puisse se payer le luxe de balayer sous le tapis les durs questionnements que lui infligent les effets combinés de la crise financière et du lamentable échec de la Caisse. Nos intérêts collectifs peuvent-ils être mieux servis par un usage plus judicieux de nos outils collectifs ? La réponse tombe sous le sens.

Il y a très certainement place à amélioration. Et que l’on ne vienne surtout pas dire que le Québec manque de projets ! C’est la responsabilité et la compétence des manieurs d’argent qui sont ici en cause. C’est à eux de mieux faire l’accompagnement des entrepreneurs, c’est à eux de mieux repérer les failles stratégiques des plans d’affaires, c’est à eux de mieux évaluer si les projets sont à la bonne échelle. Il n’y a aucune raison de penser, comme on le laisse trop souvent entendre, qu’un accroissement du placement au Québec obligerait la Caisse à sacrifier du rendement ou à accroître son risque. C’est une affaire de confiance et de respect de soi d’abord et avant tout. Prétendre le contraire ce serait soutenir que le Québec lui-même est un obstacle à son développement.