La Banque du Canada au plancher

Dimanche 3 mai 2009

La trappe de liquidités

Il y a dix jours, le jeudi 23 avril, la Banque du Canada publiait son Rapport sur la politique monétaire [1] : un constat d’échec de ses analyses et de ses interventions. Depuis décembre 2007, son taux d’intérêt du financement à un jour [2] a été abaissé dix fois pour passer graduellement de 4,50 % à 0,25 % le 21 avril 2009. La Banque du Canada considère ce taux comme un tauxplancher, il ne peut plus être réduit.

Ces baisses avaient deux objectifs. D’abord, réduire l’ensemble des taux d’intérêt dans l’économie pour inciter les entreprises à investir et les ménages à consommer. C’est une politique de relance. Puis, d’assurer les établissements financiers que les liquidités seront abondantes et à bon marché. Le message à ces derniers était simple : n’ayez aucune crainte à prêter, vous aurez tout le comptant nécessaire. Ainsi, les liquidités ou les encaisses détenues par les agents économiques au Canada ont fortement augmenté, la machine économique aurait dû redémarrer. Le niveau des liquidités se mesure par ce que les économistes nomment les agrégats monétaires. Pour la période de trois mois s’étant terminée en février, l’agrégat M1+ a augmenté à un taux annualisé de 14,2 %, et l’agrégat M2++, à un taux de 9,9 % (p.20), des accroissements exceptionnels.

Toutes les banques centrales de la planète ont suivi le même parcours. Mais « le coût et la disponibilité du crédit aux entreprises se sont encore détériorés au cours des trois derniers mois » (p.18). Le principal instrument de la politique monétaire n’a pas d’effet ou si peu, les banques n’ont pas répondu. Keynes parlerait de « trappe de liquidités » : les banques regorgent de liquidités et ne prêtent pas ; les consommateurs ont accès à un crédit à bon marché et ne consomment pas assez. Que faire ? La Banque du Canada doit envisager d’autres mesures.

L’analyse de la Banque du Canada

Dans son Rapport, la Banque du Canada propose trois instruments supplémentaires pour relancer l’économie. Le premier est destiné à rassurer les acteurs, il s’agit de fixer pour une longue période son taux à un jour : « Déclarations conditionnelles au sujet de la trajectoire future des taux directeurs » (p.29). Ce taux sera donc le même jusqu’à la fin juin 2010, alors que la norme était d’avoir un horizon de plus ou moins six semaines. Cette assurance devrait permettre de réduire les rendements exigés en garantissant pour une plus longue période un taux plancher.

Le deuxième instrument, « l’assouplissement quantitatif », consiste en l’achat par la Banque du Canada de titres de l’État et d’actifs du secteur privé. L’augmentation des liquidités ainsi consentie aux établissements financiers devrait accroître encore plus leurs offres de crédits aux ménages et aux entreprises. De plus, cette mesure, si elle fonctionne, augmentera le prix des actifs et réduira leur rendement.

Enfin, le troisième instrument vise la substitution des acteurs privés des marchés financiers par la Banque du Canada : « Assouplissement direct du crédit ». Il ne s’agit pas de racheter aux établissements financiers des titres, comme la mesure précédente, mais d’intervenir directement sur certains marchés en achetant des actifs privés. La Banque du Canada se substitue ainsi aux acteurs privés qui ne jouent pas leur rôle de bailleurs de fonds pour les entreprises. Ces interventions ont pour objectif de réduire les primes de risques exigées par les établissements financiers sur les marchés. La Banque du Canada en offrant des taux d’intérêt avec de faibles primes de risques diminuerait les coûts de financement des entreprises et augmenterait l’offre de crédit. La Banque deviendrait concurrente des établissements financiers en prenant leur place, une forme de socialisation du crédit.

Ces mesures prétendent forcer une offre de crédit, actuellement anémique ou à des coûts exorbitants, aux particuliers et aux entreprises. En période de taux d’intérêt plancher, ces mesures éventuelles réussiront-elles à faire redémarrer le processus économique, de sortir de la trappe de liquidités ?

Ce qui cloche !

L’analyse et donc les interventions de la Banque du Canada se limitent aujourd’hui au contrôle de la quantité de liquidités à la disposition des agents économiques. Ouvrir ou fermer le robinet pour accroître ou ralentir l’activité économique. Ceci est d’autant plus vrai que l’utilisation des taux d’intérêt n’est plus opérationnelle, le taux du financement à un jour est au plancher. La politique monétaire a donc peu d’impact dans ce contexte. D’autres mesures doivent être mises de l’avant. On en revient encore à Keynes !

Si les établissements financiers gavés de liquidités ne veulent pas reprendre le financement du secteur réel en prêtant aux entreprises, la Banque n’y peut rien. À titre d’exemple, regardons ce que les banques ont fait avec leurs liquidités à partir de leurs placements, de leurs avoirs au bilan. Les avoirs sont placés en monnaies étrangères ou en dollars canadiens. Ces derniers sont classés en avoirs de première liquidité [3] (tableau T1) ou de seconde liquidité [4] (tableau T2). Les avoirs de première liquidité sont sans risque ou presque, alors que les avoirs de seconde liquidité comportent des risques plus ou moins élevés, mais à des niveaux relativement faibles car les banques ne sont généralement pas preneuses de risques.

Les banques ont fait de nouveaux investissements records dans des avoirs de première liquidité, plus de 105 milliards depuis un an. Le total des avoirs de première liquidité a augmenté de 52,6 % et de 45 % pour les six derniers mois (4 fois plus que la croissance du bilan, voir tableau T3), beaucoup plus que les dernières années. Leur stock de bons du Trésor du gouvernement fédéral a bondi de 134,6 % et leurs avoirs en obligations émises ou garanties par le gouvernement canadien de plus de trois ans d’échéance a crû de 99,9 %. Ces titres détenus par les banques ont donc doublé. Les banques ont donc acheté des valeurs extrêmement sûres et très liquides, comme si elles voulaient garder des réserves pour faire face à un éventuel risque de manque de liquidité. Les avoirs à la Banque du Canada et les prêts à vue ont diminué surtout depuis six mois, ce qui est normal puisque l’activité économique au Canada a ralenti, il y a donc moins de transactions.

Les autres avoirs en dollars canadiens, les avoirs de seconde liquidité (T2) ont diminué de -4 % ou de 5,5 milliards sur un an et de -5,4 % pour les derniers six mois. Par contre, les Canadiens se sont endettés encore plus avec leurs cartes de crédit et surtout avec leurs marges de crédit (+20,9 %). Les banques ont réduit fortement leurs achats de titres des sociétés, une baisse de près de 64 milliards, plus du tiers en un an, confirmant ainsi leur préférence pour les placements de première liquidité sans risque. Les titres des provinces et des municipalités possédés par les banques ont un risque quasi-nul et, comme pour les avoirs de première liquidité, ont fortement augmenté (+32,1 %).

L’autre partie des placements des banques, les avoirs en monnaies étrangères (tableau T3), a connu aussi une forte croissance de 41,8 % en un an ou de 399,4 milliards et représente maintenant 44,1 % de l’ensemble des placements des banques contre 35,6 % en février 2008 [5]. Cette croissance remarquable provient essentiellement, à 90 %, de la croissance de leurs dépôts reçus en monnaies étrangères (+361,2 milliards). Mais il faut noter que les banques ont converti 38,2 milliards de dollars canadiens en monnaies étrangères, près de 10 % de cette croissance.

Visiblement depuis février 2008, les banques n’ont pas utilisé les liquidités mises à leur disposition pour relancer l’économie canadienne, elles ont préféré investir dans des titres sûrs et très liquides au Canada et à l’étranger. Les placements en monnaies étrangères ont vraiment obtenu la faveur des banques, les trois quarts des nouveaux achats.

À titre de conclusion

Pourquoi les banques font-elles preuve d’une prudence aussi excessive ? Certes nous sommes en crise, mais le Canada est beaucoup moins touché que les États-Unis ou que l’Europe. La situation et les perspectives économiques ne correspondent pas au niveau d’aversion aux risques que les banques affichent. Il y a autre chose que l’état de l’économie qui guide le comportement des banques.

Cela ne peut être que le résultat de la mauvaise qualité de titres ou d’avoirs déjà détenus par les banques, en particulier ceux qui sont libellés en monnaies étrangères. Les liquidités obtenues par les banques ont été mises de côté pour colmater les pertes possibles dans certains investissements fruits de l’égarement des établissements financiers depuis plusieurs années, à la recherche de rendements élevés et de profits faciles.

Dans notre économie, le crédit est essentiel dans le processus de production. Une entreprise doit emprunter pour acheter ses matières premières et pour payer ses travailleurs avant de vendre sa production à un distributeur qui aura emprunté pour financer ses achats avant d’écouler le produit à des consommateurs qui l’achèteront peut-être à crédit eux aussi. Ce rôle central du crédit devrait limiter les banques de se détourner de leur fonction de base pour satisfaire leur avidité d’argent. Cloisonner à nouveau le secteur financier et spécialiser les différents établissements financiers est nécessaire. Mieux encore, il faudrait socialiser le crédit destiné au secteur réel et laisser la spéculation à ses problèmes. La socialisation du crédit peut passer par certaines nationalisations, par des établissements financiers sous le contrôle de l’État ou encore par le mouvement coopératif.


  • [1] Banque du Canada. Rapport sur la politique monétaire, avril 2009.
  • [2] Le taux de financement à un jour est le taux d’intérêt que la Banque du Canada souhaite voir sur le marché monétaire de très court terme, de 24 heures. Le taux d’escompte, pour les prêts qu’elle accorde, est supérieur de 0,25% au taux à un jour.
  • [3] Les avoirs de première liquidité en dollars canadiens comprennent les pièces, les billets et les dépôts à la Banque du Canada, les titres émis par le gouvernement canadien et les prêts à vue et des avoirs à court terme.
  • [4] Les avoirs de seconde liquidité en dollars canadiens comprennent essentiellement les prêts, les prêts hypothécaires et les titres autres que ceux du gouvernement canadien.
  • [5] Les actifs ou les avoirs des banques à charte en monnaies étrangères au Canada et à l’étranger comprennent les opérations sur or, les prêts à vue ou à court terme, des titres et des dépôts à d’autres banques.