Est-ce que les débats méthodologiques en économie nous fournissent des stratégies politiques ?

Mardi 1 mai 2012

Ce texte date de 2002. Il a été présenté lors d’un atelier intitulé « La sécurité économique des femmes : les critiques féministes du discours économique dominant et les nouvelles avenues de politiques sociales ». Cet atelier, qui s’est tenu à Québec les 3 et 4 octobre 2002, a réuni une soixantaine de chercheuses et d’intervenantes féministes. Organisé par le « Réseau féministe de chercheures et d’intervenantes pour un renouvellement des théories et des pratiques économiques et politiques pour la redistribution de la richesse », il constituait un premier traitement systématique, dans le cadre d’une dynamique de réflexion et d’échange « université-communauté », du thème de l’hétérodoxie féministe en économie. En plénière d’ouverture, cinq économistes, Marguerite Mendell, Sylvie Morel, Ruth Rose, Cécile Sabourin, Diane-Gabrielle Tremblay et Lorraine Guay, ont présenté leur vision de l’économie hétérodoxe féministe. Celle de Marguerite Mendell est exposée dans ce texte. Les actes de l’atelier ont été publiés conjointement par l’Institut de recherches et d’études féministes(IREF) et Relais-Femmes [1]. Nous publions ce texte avec l’aimable autorisation de l’IREF.

Lorsque nous discutons des théories économiques hétérodoxes, la question est généralement de savoir si celles-ci peuvent fournir une base d’analyse fructueuse pour influencer les politiques publiques ou pour mieux outiller les acteurs dans l’action. À mon avis, la question doit être posée autrement. Est-ce que la réalité vécue par les femmes, par les familles – le quotidien – ne révèle pas à la fois les lacunes du modèle néoclassique en économie ainsi que les contours d’une autre approche analytique qui prend comme point de départ cette réalité ? De ce point de vue, on commence par des vécus et non par des hypothèses. On abandonne une approche cartésienne pour une approche plus empirique, en fait plus anthropologique, ethnographique et historique, ce qui nous permet de poser des questions évacuées par le modèle néoclassique. Il s’agit de délaisser cette approche axée exclusivement sur le marché, sur l’échange de biens et services par des individus coupés de leurs contextes social et institutionnel, motivés uniquement par leurs intérêts individuels, sans qu’interviennent la passion, la compassion et la responsabilité. Bien sûr, cette approche dominante est assez contestée aujourd’hui ; ce que nous appelons maintenant la théorie hétérodoxe, paradoxalement, remonte souvent aux « pères fondateurs » de la science économique – l’économie politique des économistes classiques, l’école marginaliste associée entre autres à Menger, Jevons, Marshall. Les fameux débats entre l’école allemande et les marginalistes mettaient l’accent sur le « micro » sur l’individu et sur l’entreprise plutôt que sur des contextes sociohistoriques. Alfred Marshall – associé à l’approche néoclassique défendait l’école allemande. Et n’oublions pas qu’il a bien délimité son analyse en disant que la science économique étudie le quotidien, “that part of individual and social action which is most closely connected with the attainment and with the use of the material requisites of wellbeing”. Il serait utile de relire Marshall dans notre recherche méthodologique. Le fait que la science économique n’était plus définie par son sujet mais plutôt par une façon d’interpréter le monde ne remonte qu’aux années 1930, avec la publication de l’article de Lionel Robbins qui met l’accent sur la rareté. L’individualisme méthodologique ne domine que depuis 60 ans. On doit d’abord et avant tout « réclamer » l’histoire de la pensée économique. C’est scandaleux que ce sujet soit disparu du curriculum dans presque tous les départements de sciences économiques, à part quelques exceptions.


  • [1] Morel, S., Brossard, L. Caron, A. et N. Goudreault (dir.). 2003. Actes de l’atelier : La sécurité économique des femmes : les critiques féministes du discours économique dominant et les nouvelles avenues de politiques sociales, tenu à Québec les 3-4 octobre 2002, Montréal, IREF-Relais-Femmes.