Capitalisme et pulsion de mort

Lundi 9 mars 2009

Prologue

Il n’était pas seulement un génie, mais, contrairement à plusieurs génies, un homme extraordinairement aimable. […] Il y avait quelque chose en lui comme dans un volcan à moitié éteint, quelque chose de sombre, de refoulé, de réservé. Il m’a donné une impression que bien peu de gens que j’ai rencontrés m’ont donnée, une impression de grande gentillesse, mais derrière la gentillesse, de grande force.

Leonard Woolf à propos de Sigmund Freud, Downhill all the Way, 1967

L’esprit de Maynard était incroyablement rapide et souple, imaginatif et agité ; il avait toujours des pensées nouvelles et originales, particulièrement dans le champ des événements et du comportement humain et des relations entre les événements et les actions des hommes. Il avait le don très rare d’être aussi brillant et efficace en pratique qu’en théorie, de sorte qu’il pouvait l’emporter sur un banquier, un homme d’affaires ou un Premier ministre aussi rapidement et élégamment qu’il pouvait démolir un philosophe ou écraser un économiste.

Leonard Woolf à propos de John Maynard Keynes, Sowing, 1960

En octobre 1929, la Bourse de New York s’est effondrée, provoquant la chute des autres places financières et des faillites en cascade. Les prix des actions auraient pourtant atteint, selon l’économiste américain le plus renommé de l’époque, Irving Fisher, « un haut plateau permanent ». Le capitalisme, qui semblait promis à une éternelle croissance, s’enfonce partout dans une crise sans précédent. La production s’écroule et le chômage atteint, dans plusieurs pays, plus du quart de la population active. Des bruits sinistres sont perçus du côté de l’Allemagne. Quinze ans seulement après les massacres de la Somme, de Verdun et du Chemin des Dames, gronde à nouveau la colère des nations et s’affichent en Europe des idéologies diaboliques.

Un an plus tard paraissent deux textes remarquables. John Maynard Keynes publie « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », réflexion plutôt optimiste sur le bond culturel que pourrait autoriser le capitalisme, et Sigmund Freud fait paraître Le Malaise dans la culture, un ouvrage profondément pessimiste sur la dialectique du bien et du mal, des forces de la mort et de la vie, où l’on découvre que la civilisation, force de vie et de maintien de l’espèce humaine, porte en elle une pulsion de mort contre laquelle elle lutte sans cesse. On ne peut qu’être frappé par les analyses que contient ce livre sur la mondialisation, la technique et la lutte des hommes contre la nature. Certes, le capitalisme, qui a émergé il y a quelques centaines d’années, ne doit pas être confondu avec la culture, qui plonge ses racines dans l’aube de l’humanité. Mais son langage, celui des marchés, des contrats, de l’accumulation, de l’argent, des besoins et de la mondialisation recouvre et modèle aujourd’hui la civilisation. Cette culture – c’est l’un des messages de Freud – contient la technique. En développant la technique, l’homme n’a pas accru son bonheur, mais libéré une force dont on ne sait où elle le mènera. Vers une nouvelle société d’abondance, ayant enfin mis fin au problème économique – la rareté –, tournée vers les arts et l’amitié, comme la rêve Keynes dans ses « Perspectives » ? Vers la termitière, évoquée par Freud au terme de son livre, et l’abolition des volontés individuelles, souhaitée par les nazis ? Vers l’apocalypse ?

Plus probablement vers la termitière, qui signerait la mort de l’humanité. Nous serons tous surveillés, contrôlés, fichés ; nos empreintes génétiques, l’iris de nos yeux, les plaques d’immatriculation de nos voitures, tout sera soumis à un Big Brother informatique. Dans les rues de Londres, un individu peut désormais être photographié jusqu’à trois cents fois dans la même journée. Déjà des machines produisent des ultrasons sensibles aux seules oreilles des enfants, afin de les chasser de lieux où ils pourraient être nuisibles, comme les halls de supermarchés, où se presse la « foule innombrable des hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme [1] ». Au-dessus d’eux s’élève un « pouvoir immense et tutélaire ». Ce pouvoir « aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir », dit encore Tocqueville. Ce sont ces individus égoïstes, isolés, tournant sans cesse sur eux-mêmes, qui sont mis en scène par les économistes.

Le message de Freud dans Le Malaise dans la culture est inquiétant : la culture bride la pulsion de mort au sein de chacun, mais la pulsion de mort est en elle. D’où cette question : à l’instar de ces lemmings qui, se bousculant en trop grand nombre, tombent du haut des falaises, ou de ces caribous qui se jettent en masse dans des rivières déchaînées, l’humanité est-elle en train de se précipiter inconsciemment vers la mort, avec un grand plaisir ou au moins un grand désir de soulagement ?

En 2005, Claude Lévi-Strauss, alors âgé de quatre-vingt-seize ans, rappelait que les démographes avaient prédit un pic de population pour les années 2050 : l’humanité atteindra alors les 9 milliards d’individus. Ensuite, elle décroîtra si rapidement qu’« à l’échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité non seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d’espèces animales et végétales » [2] . Ainsi l’humanité qui ravage la terre sera la cause de sa propre disparition :

_Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué [3].

Après avoir détruit la nature, nous deviendrions nos propres victimes, au terme de la haine inconsciente que nous nous portons. N’a-t-on pas entendu un chef islamiste justifier les attentats et la victoire prochaine du jihad par cette phrase absurde : « Vous n’aimerez jamais autant la vie que nous aimons la mort » ? Le « Vive la mort ! » des fascistes espagnols paraît joyeux à côté de cette horrible sentence !

L’humanité, en croissance indéfinie, accumule à l’infini pour satisfaire des besoins tout aussi infinis. À l’opposé sont les Indiens Caduveo étudiés par Claude Lévi-Strauss ou les Achuar de Philippe Descola, dont la culture, sans doute extrêmement élaborée, leur impose de vivre parcimonieusement et en symbiose avec la nature. Les Achuar, qui habitent l’Amazonie, près de la rivière Kapawi, à la frontière de l’Équateur et du Pérou, pensent que des catastrophes s’abattront sur eux s’ils tuent trop de singes laineux, au-delà de ce qui est nécessaire à leur nourriture, rompant ainsi le délicat équilibre les unissant à ceux qui sont, disent-ils, leur parentèle. Les sociétés de ce type « ignorent l’écriture, le centralisme politique et la vie urbaine [4] ». Dépourvues d’« institutions spécialisées dans l’accumulation, l’objectivation et la transmission du savoir » (ibid.), elles n’ont pas de banques, de courtiers, de hedge funds ou de laboratoires de recherche spécialisés dans le dépôt de brevets. Et pourtant, Marshall Sahlins a expliqué en quoi ces peuples dits « primitifs » vivent dans l’abondance : « Ignorant cette obsession de la rareté qui caractérise les économies de marché, les économies de chasse et de cueillette peuvent miser systématiquement sur l’abondance . [5] » Ils sont dans un rapport de fraternité avec la nature, que traduit ce terme de « parentèle ». Le prix à payer pour sortir de cette fraternité fut l’exploitation de la nature et du travail. Besoins et besogne ont la même racine. Les Achuar sont sans besoin ni besogne. Mais on ne nous verra pas évoquer, dans ce livre, un utopique « retour à la nature ».

Pourquoi sommes-nous sortis de cet état de symbiose avec la nature ? Mystère du néolithique, de la sédentarisation, de l’agriculture et de l’élevage, de la constitution des surplus. Le capitalisme est-il un stade nouveau, spécifique de l’évolution de l’humanité ? Oui, il n’y a pas là de mystère. Il se définit comme le moment où l’invention et la technique sont détournées, canalisées et systématiquement appliquées à l’accumulation des biens. Certes, le grand commerce est né chez les Anciens, lesquels connaissaient les techniques de la comptabilité, de la banque, du crédit et de l’assurance, mais il relevait largement de la prédation et de la conquête. Nul besoin de relire Marx pour savoir qu’avec le capitalisme se développe le travail libre, l’échange marchand, la classe des capitalistes et l’État moderne garant de la liberté des contrats. La révolution industrielle anglaise, en particulier, représente un saut quantitatif et qualitatif dans la production. Le capitalisme est jeune, à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Il est possible qu’il ne fasse pas de vieux os. L’explosion de la productivité du travail le caractérise, avec l’utilisation intensive et extensive de plusieurs sources d’énergie, dont la dernière – le pétrole – a joué un rôle essentiel dans l’émergence du monde moderne. L’explosion démographique est à la mesure de l’utilisation effrénée d’une énergie fossile.

« Pourquoi le capitalisme est-il né en Europe ? » est une question que nous laissons aux historiens et à laquelle ils répondent de façon satisfaisante. Celle que nous proposons au lecteur est différente : le capitalisme, en détournant la technique au profit de l’accumulation, n’a-t-il pas largement ouvert les vannes à une pulsion de mort enfouie au cœur de l’humanité ? Si la réponse est oui, ce que l’on peut craindre, alors de mauvais moments attendent les humains, au sortir d’un siècle qui ne les a guère gâtés. L’implosion démographique, que prévoit Lévi-Strauss, et quelques catastrophes économiques, écologiques, politiques et sociales pourraient clore une histoire de plusieurs millions d’années, aussi grandiose que tragique, histoire au cours de laquelle, à ses débuts, si l’on en croit les paléontologues, l’espèce, trop peu nombreuse, a bien failli disparaître. La pulsion de mort mise à jour par Freud, associée à l’amour de l’argent et à l’accumulation du capital décrits par Keynes, a joué un rôle essentiel dans l’émergence et le développement du capitalisme.

Dans son histoire sociale et culturelle de la psychanalyse, Eli Zaretsky la décrit comme « une grande force d’émancipation », essentielle dans l’avènement du modernisme et dans celui de l’État providence [6] . Il ajoute toutefois que, après la Seconde Guerre mondiale, la psychanalyse, en particulier aux États-Unis, est devenue en grande partie une force de conservation et de normalisation. Cette dérive vers le statut de « théorie de l’adaptation », pour reprendre une expression d’Erich Fromm [7], autre représentant de la gauche freudienne, liée, disait-il, à l’origine bourgeoise de la plus grande partie des psychanalystes et de leurs patients, a été combattue par plusieurs penseurs, tels Fromm, Brown et Marcuse – certains identifiés à un courant freudo-marxiste dont les pionniers sont Wilhelm Reich et Otto Fenichel. Parmi eux, Marcuse, avec Éros et civilisation (1955), et Brown, avec Éros et Thanatos (1959), développèrent la thèse, qui n’a jamais fait l’unanimité dans la famille freudienne, de la lutte entre les pulsions de vie et de mort. Brown est probablement le premier à souligner les convergences entre les idées de Freud et de Keynes sur l’argent, le capitalisme et la mort. Mais comme Keynes, Brown et Marcuse sont, en dépit de leur critique sévère des sociétés de leur temps, relativement optimistes en ce qui concerne le futur lointain.

Cinquante ans après, les choses ont considérablement évolué. La réalité économique d’aujourd’hui illustre crûment les analyses de Keynes et Freud, et l’optimisme n’est plus de mise. Marcuse et Brown croyaient sans doute la guerre derrière eux, alors qu’elle est toujours à l’horizon de l’humanité. L’équilibre de la terreur à deux joueurs a fait son temps. L’URSS a éclaté. Les guerres locales ou régionales se multiplient. Les épurations ethniques et les génocides n’ont pas cessé avec la Shoah. Les bombes se sont démocratisées, le terrorisme a fait son apparition, et une bombe écologico-climatique est prête à éclater, tandis que la marmite économique nous a mitonné une crise financière doublée d’une crise des matières premières.


  • [1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Garnier-Flammarion, 1981 [1840], II, p. 385.
  • [2] Discours d’acceptation du Prix international Catalunya, prononcé à l’Académie française le 13 mai 2005, in Le Nouvel Observateur, 1-7 mai 2008), p. 12.
  • [3] Ibid., p. 12.
  • [4] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 53.
  • [5] Marshall Sahlins, Age de pierre, âge d’abondance, Paris, Gallimard, 1976, p. 38.
  • [6] Elli Zaretsky, Le Siècle de Freud : une histoire sociale et culturelle de la psychanalyse, Paris, Albin Michel, 2008, p. 13.
  • [7] Erich Fromm, Grandeurs et limites de la pensée freudienne, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 203-210.