Biodiversité, écosystèmes et big business

Lundi 24 octobre 2011

Ce texte, publié dans le numéro « Jeunes voix engagées » de la revue Relations (751, septembre 2011), est reproduit avec l’aimable autorisation de la revue (http://www.revuerelations.qc.ca).

La marchandisation de la biodiversité est de plus en plus légitimée par les institutions internationales. Pourtant, sa valeur intrinsèque et celle des écosystèmes sont reconnues suivant d’autres approches qui valorisent l’abondance plutôt que la rareté.

Le capitalisme financier triomphe en bousculant tout sur son passage, même les fondements de la vie. Il s’attaque à la biodiversité et à l’abondance des ressources en empruntant des moyens détournés, car il serait suicidaire d’affirmer que la biodiversité est sans valeur et l’abondance non désirée. C’est au nom de la croissance économique que se trament, dans l’ombre avant d’éclater au grand jour, l’appauvrissement des écosystèmes et la création de la rareté. Délégitimer ces pratiques afin de les contrer constitue le vrai défi.

Biodiversité et gouvernance mondiale

C’est au Sommet de la Terre à Rio (1992) que la biodiversité est devenue un enjeu international. Vingt ans plus tard, la conférence Rio + 20, du 4 au 6 juin 2012, sera l’occasion d’un bilan : qu’est-il advenu des objectifs poursuivis par la Convention sur la diversité biologique, entrée en vigueur en décembre 1993 ? On s’y prépare depuis 2010, décrétée année de la biodiversité par l’Organisation des Nations unies (ONU), notamment lors de la Conférence mondiale sur la biodiversité à Nagoya au Japon.

Les défenseurs de la nature ont toutes les raisons de s’inquiéter de la volonté des organisations internationales à vocation économique, satellites de l’ONU, de recadrer l’enjeu de la biodiversité et des écosystèmes en instaurant une interface entre la science et les instances politiques. Elles mettent ainsi au point les moyens concrets de confier le sort des découvertes scientifiques concernant les organismes vivants aux décideurs qui en soutiendront l’exploitation commerciale. La Plate-forme scientifique intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques(IPBES) a ainsi le mandat – politique – de soutenir la mise en valeur commerciale de la biodiversité et des écosystèmes. À qui servira cet instrument de la gouvernance internationale ? À l’avancement des connaissances pour un avenir soutenable ou à gonfler les profits des grands groupes industriels et financiers ?

Marchés vs abondance

Créer de nouveaux marchés représente la solution de ceux pour qui « le problème de cette nature, c’est qu’elle est gratuite [1] ». Le marché traite les ressources essentielles à la vie et les composantes de la nature comme de simples marchandises, suivant l’hypothèse que le prix permettrait à la fois de valoriser et de protéger les écosystèmes et la biodiversité. Pourtant, réduire l’accès et priver des populations de ressources vitales – eau et air purs, terres agricoles, etc. – produit des crises, enrichit une minorité et sert essentiellement les intérêts du capitalisme financier.

Les élites économiques ne connaissent pas – ou ne veulent pas connaître – d’autres manières de donner une valeur à la nature et à la vie. Tout un pan des savoirs accumulés est marginalisé dans le débat public en dépit du fait que des économistes proposent des alternatives à l’appauvrissement collectif programmé par les idéologues et praticiens du capitalisme financier. Ces approches valorisent l’abondance plutôt que la rareté et reconnaissent la valeur d’usage et la valeur intrinsèque des écosystèmes et de la biodiversité.

Ce n’est pas un hasard si le capitalisme dominant voue un culte à la rareté. La rareté profite à ceux qui l’exploitent et les richesses de la nature sont, avec les connaissances, parmi les premières victimes de ce culte. Les économies – toutes confondues – se construisent autour de l’appropriation privée et de l’exploitation commerciale de toutes les ressources. Toute autre manière de concevoir leur utilisation et leur partage paraît suspecte.

À titre d’exemples, des chercheurs tels Patrick Viveret, Dominique Méda, Heloisa Primavera, Paul Ekins et la New Economics Foundation proposent, analysent et s’engagent dans des actions concrètes – économie solidaire, finance solidaire, systèmes d’échange locaux, indicateurs alternatifs de progrès et de richesse – afin de renverser cette conception réductrice de la richesse et ses conséquences sur l’équité et les droits fondamentaux. Convaincus que les sources de la vie ne doivent pas être dilapidées au seul bénéfice de groupes restreints, ils proposent des modèles d’évaluation et de mesure de la richesse et du progrès qui sont porteurs de sens, respectueux des réalités humaines et prennent en compte les dommages, les pertes dues à la destruction et les conséquences découlant des inégalités. Ils analysent et font connaître des innovations expérimentées souvent encore à petite échelle mais offrant de réels espoirs de changement.

Valeur intrinsèque des écosystèmes

Considérer tous les biens et services comme de simples marchandises est absurde et mène à des impasses sociales, environnementales et économiques. Comme l’a exprimé Pierre Calame dans son Essai sur l’œconomie (Éditions Charles Léopold Mayer, 2009) [2], les biens et services se distinguent entre eux. À l’évidence, l’air, les céréales, les automobiles et les connaissances ne sont pas de même nature. Est-il raisonnable de les soumettre aux mêmes règles commerciales ? En proposant de classer les biens et services en quatre catégories, Calame renouvelle la perspective et appelle à l’innovation des pratiques d’échange et de gouvernance.

Il y a d’abord la biodiversité des écosystèmes qui possède une valeur intrinsèque : si les écosystèmes « se divisaient, [ils] seraient détruits » [3]. Quatre caractéristiques l’expliquent : la biodiversité des écosystèmes est irréductible à chacune de ses parties, elle n’est pas reproductible, elle est essentielle à toutes et à tous maintenant et pour les générations futures et, enfin, « les propriétés des écosystèmes ne s’entretiennent qu’à partir d’actions locales ». Cette catégorie de biens se distingue ainsi de ceux existant en quantité finie qui se détruisent ou se modifient à l’usage comme l’eau, les sols, l’énergie et de ceux qui se multiplient par le partage comme le code génétique, les semences paysannes, les connaissances, les logiciels libres. Enfin, les produits industriels et les services aux personnes, en quantité indéterminée, appartiennent à une quatrième catégorie.

La préservation des écosystèmes, répartis à travers la planète, dépend des actions de leurs habitants et des autorités qui les administrent. Toutefois, la majorité des décisions échappent aux principaux concernés puisque l’exploitation intensive des ressources naturelles est présentement aux mains de grandes sociétés peu scrupuleuses des conséquences lorsque leurs profits en dépendent. En l’absence de mécanismes de régulation adéquats, la destruction des sols et le pillage des sous-sols, des océans et des écosystèmes sont inévitables.

Tout au plus, certains États, sous la pression d’écologistes et de citoyens, parfois appuyés par des organisations et fondations, tentent de freiner la perte de biodiversité en créant des espaces de protection, des réservoirs de faune et de flore, des banques de semences et des centres de recherche voués à préserver ces richesses de l’humanité. Ces initiatives ne remplacent cependant pas des solutions globales à long terme, porteuses de changements fondamentaux.

Gouvernance démocratique et responsable

Apprendre à gouverner au service des peuples et de leurs besoins constitue un défi d’envergure puisque cela suppose un autre rapport au monde. Cela exige de résoudre le paradoxe de l’articulation – à tous les niveaux, du local jusqu’au global – des processus de décision affectant les écosystèmes et de tenir compte des inégalités résultant d’abus passés et actuels. Cela exige aussi de formuler des priorités de développement soutenable à long terme et d’accès aux moyens de subsistance pour les populations résidentes ou vivant à proximité des écosystèmes. Une approche soutenable affirmerait l’interdépendance entre le local et le global, entre la nature et l’humain ainsi que la responsabilité partagée à l’égard des ressources essentielles à la vie. Elle bannirait la confiscation des ressources du vivant au bénéfice des grandes sociétés, planifiée au plus haut niveau des institutions internationales, avec la complicité des États.

De nombreux réseaux alternatifs prônent des actions pour la justice et la lutte aux changements climatiques. Protéger la biodiversité fait partie du combat pour la vie et la santé environnementale, contre la vulnérabilité des peuples et des territoires, et la cupidité des prédateurs. Redéfinir démocratiquement le sens du progrès, le droit à la propriété, les conditions d’accès et d’usage des richesses de la nature est crucial. Mettre en valeur les connaissances – traditionnelles et nouvelles, développées sans contrainte marchande – contribuerait à clarifier les principes et les actions devant nous guider collectivement dans l’exercice de nos coresponsabilités à l’égard de la vie sur Terre.


  • [1] Hélène Leriche citée dans le Spécial Biodiversité (Libération, 29 juin 2010) et en exergue de « La finance à l’assaut de la biosphère », d’Agnès Bertrand et Françoise Degert, publié au , 22 septembre 2010.
  • [2] L’œconomie est « l’art de l’organisation des échanges matériels et immatériels des êtres humains entre eux, des sociétés entre elles et de l’humanité avec la biosphère », p. 167.
  • [3] Idem, p. 259 à 271.