Assemblée de Québec. Avons nous encore les moyens de développer ?

Dimanche 28 novembre 2010

Autres voix…autres choix
Avons-nous encore les moyens de développer ?

Mot d’ouverture – débat du 22 octobre 2010

Bonjour et bienvenue à cette première assemblée publique organisée sur le thème global :Autres voix…autres choix. Ces conférences publiques, qui se tiennent à Québec, à Montréal et à Trois-Rivières sont organisées conjointement par les cinq réseaux pour un discours alternatif en économie :

Le Réseau pour un changement de logique économique (CLÉ)

L’institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS)

L’institut de recherche en économie contemporaine (IREC)

Économie autrement (EA)

Les éditions vie économique (EVE)

Avant d’introduire le thème du débat d’aujourd’hui, permettez-nous un mot général sur la démarche.

A-) Introduction générale à la démarche

En Mars dernier, le ministre des finances du gouvernement du Québec, M. Raymond Bachand, déposait son budget 2010-2011. Celui-ci avait été précédé par la publication de fascicules dressant l’état des finances publiques et proposant une série de mesures destinées à rétablir l’équilibre budgétaire en trois ans. Ce budget a été reçu dans de nombreux milieux comme une douche froide.

Les cinq réseaux alternatifs mentionnés précédemment, qui avaient déjà commencé à se réunir et à échanger sur différents sujets, ont conclu qu’il ne fallait pas attendre le prochain budget pour réagir et qu’il importait de commencer à organiser un débat public : sur les priorités budgétaires d’une part, mais au delà, sur les orientations de la politique économique.

Il s’agit du début d’une démarche de débat qui se poursuivra au cours des prochains mois et même pendant des années. Peut-être un jour pourra-t-on même élaborer un budget alternatif. Mais nous n’en sommes pas là. Restons modestes.

Les problèmes ne sont pas simples et appellent réflexion et discussion. Il y a certes des aspects techniques que nous tenterons d’éclairer le mieux possible. Mais ce n’est pas seulement un débat technique. Ce n’est pas seulement une question d’expertise et de contre-expertise. Il s’agit d’un débat social qu’il importe de mener sereinement et de se donner les moyens de le faire.

Pour cela, il faut aller au delà de la colère et de l’impuissance, nommer les enjeux auxquels on tient plutôt que réagir, il faut réinventer la mécanique de la délibération publique. Il faut que les points de vue et les questionnements se fassent jour, voire s’affrontent. Il faut surtout se permettre de penser autrement pour ouvrir les perspectives.

Premier élément de notre démarche commune donc : trois assemblées publiques et un Forum.

  • Québec 22 octobre sur le développement
  • Montréal le 24 novembre sur les services publics (services publics : clients ou usagers ?)
  • Trois-Rivières le 19 janvier 2011 sur les finances publiques

Lors de ces assemblées, nous visons à identifier les enjeux, à reformuler les questions posées à l’action publique et à commencer à cerner des pistes.

  • En février (ou début mars), un forum national avant le budget du gouvernement du Québec qui synthétisera l’ensemble de ces pistes et interpellera le gouvernement.

Il ne s’agit pas ici de dresser une interminable liste d‘épicerie ingérable, mais d’avancer un certain nombre de principes d’action et de politiques publiques qui pourront, selon les réseaux et les organisations, se traduire par des propositions diverses, voire différentes.

Deuxième élément de notre démarche : contribuer à alimenter le débat dans les organisations et les mouvements sociaux, à travers les discussions que chaque organisation tiendra au cours des prochains mois.

Troisième élément : produire un certain nombre de fiches synthèse sur les différents éléments abordés au cours des discussions de l’hiver et de l’automne. Le travail a commencé. Mais c’est surtout à partir de janvier que l’on devrait voir les résultats.

B-) Introduction au débat d’aujourd’hui

Le premier de ces débats publics porte sur le thème du développement. Question d’actualité : des gaz de schistes à la forêt en passant par les mines, l’énergie et « l’occupation du territoire », les questions relatives au développement ont souvent défrayé l’actualité au cours des derniers mois et des dernières années.

Commençons par une citation :

« Peut-on cesser de gérer par moratoires ? Peut-on éviter de mettre les freins dès que se présente une occasion de développement ? Au Québec, l’opposition est devenue une industrie. Et une majorité de québécois sont tannés de ça. »

Nathalie Normandeau, entrevue à l’Actualité, 1er octobre 2010, p. 32

Cette citation, on l’a entendu avec de légères variables à plusieurs reprises au cours des dernières années. Les opposants, voire les consultations empêcheraient les « développeurs » - lire les promoteurs et les investisseurs - de mener leurs projets à terme et donc freinent le développement.

Avons-nous donc encore les moyens de développer ?

Une telle vision sous-entend - on l’aura compris - que le développement est le fait des détenteurs privés de capitaux, donc du secteur privé. On peut résumer ainsi : « libérons l’investissement et l’initiative privée, on développera davantage et la croissance économique qui suivra permettra de financer les dépenses sociales. Après tout, avant de répartir la richesse, il faut d’abord la produire… ». C’est une façon de voir les choses. Ce n’est pas la seule possible.

Autre citation :

Au début des années 80, investir dans de gros projets, disait-on, allait entraîner des retombées dans l’ensemble de l’économie. « Nous étions à 10 minutes du centre-ville et rien ne retombait. (…) Il fallait agir dans une autre logique que celle des Thatcher et Reagan » »

Nancy Neamtan. Le Devoir du 27 septembre dernier :
http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/296974/marginale...

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le développement est inégal. Les fruits d’un certain type de développement ne profitent pas forcément à tout le monde. Les inégalités sont économiques, sociales, territoriales. Du reste, la pauvreté et l’exclusion ne sont pas seulement une question de revenus : elle sont privation d’avenir ; privation de droits et de capacités d’agir. Dès lors, comme le soulignait l’économiste indien Amartya Sen, elles sont aussi privation de liberté. Car la liberté réelle, c’est d’abord d’avoir les moyens de faire ses choix ; et pour reprendre les termes d’un texte collectif rendu public il y a 3 ans [1] :« ce sont les obligations collectives qui sont garantes de la capacité, pour les individus, d’exercer dans les faits leur liberté ».

Peut-on continuer encore à appeler développement une activité qui enrichit certains et au mieux n’apporte rien aux autres mais bien souvent les appauvrit, voire détruit à terme les milieux de vie leur empêchant de se construire un avenir ? Peut-on appeler développement une activité, sans se demander quelles sont ses conséquences économiques, sociales, environnementales sur l’ensemble de la collectivité ?

La croissance économique, la rentabilité sont elles les seuls critères d’acceptabilité des projets ?

L’objectif du développement devrait être d’augmenter la richesse collective d’une société. La richesse, c’est en partie bien sûr les richesses matérielles, les infrastructures, etc. Mais c’est beaucoup plus. Pour reprendre les termes du texte collectif mentionné précédemment :

« La richesse d’une société, c’est la capacité pour ses membres de vivre ensemble, c’est la préservation à long terme d’un environnement sain ; c’est aussi le temps libre, qu’on peut consacrer aux activités de son choix, de loisir, culturelles ou autres ; c’est la possibilité de bien vivre et de maîtriser ses choix ; c’est l’assurance que tous et toutes peuvent se construire un avenir. Cette confiance en l’avenir est à son tour un facteur qui stimule la participation de tous et toutes à la production, mais, plus largement, au devenir commun. La richesse d’une société, en d’autres termes, ce n’est pas seulement ce qui est vendable et achetable. » (Pour une autre vision de l’économie).

Ceci pose bien sûr la question des indicateurs du développement, qu’on l’appelle, durable, humain, social ou autre. On y reviendra dans le panel.

Ce qui s’affronte aujourd’hui, ce ne sont pas les partisans réalistes du développement d’un côté et les anti développement granola et irresponsables de l’autre. Ce qui s’affronte, ce sont des visions du développement, portés par des préoccupations différentes et des acteurs différents.

Car il n’y a pas que les entreprises privées qui développent.

En ce 50ième anniversaire de la révolution tranquille, est-il besoin de rappeler que les services de santé, d’éducation et l’ensemble des services publics, il a bien fallu les développer ?

Faut-il aussi rappeler les avancées majeures réalisées par le mouvement associatif endéveloppant, pour ne prendre que quelques exemples, les garderies, puis les CPE ; en développantle logement communautaire – coop et OBNL – en développant un vaste réseau de loisirs sans but lucratif ; faut-il rappeler que dans les zones urbaines aux prises avec la désindustrialisation, il a bien fallu mobiliser, innover, lutter contre le fatalisme pour amorcer un nouveau développement, inclusif celui-là (on pense à ÉCOF, au RESO et aux autres Corporations de développement économique communautaire). Faut-il souligner le rôle historique des coopératives dans l’économie du Québec et aujourd’hui encore dans bien des territoires boudés par le capital privé ? La liste est longue.

Ces initiatives, publiques et associatives, ont toutes permis de maintenir ou de créer des emplois, enjeu crucial dans de nombreux territoires. Des emplois viables, durables qui souvent résistent mieux aux aléas de la conjoncture.

Est-il possible d’effectuer un développement sans perdant ?

De multiples expériences à travers le Québec et ailleurs dans le monde le prouvent. Quelles en sont les caractéristiques ? Quelles en sont les conditions ? Sans présager du débat à venir, nous croyons pouvoir cerner quelques éléments fondamentaux.

Mais d’abord, de quoi parlons-nous ? Nous proposons de définir le développement comme :

Le processus par lequel les collectivités construisent leur avenir en définissant leurs aspirations et besoins, et en trouvant les moyens, les ressources et les modes d’organisation pour y parvenir.

Ainsi compris, le développement implique :

  • De partir des aspirations et des besoins des populations, individus et collectivités. • De permettre, par la délibération, l’identification de pistes et l’élaboration de projets rassembleurs.
  • De renforcer les capacités d’agir des individus et des collectivités.
  • De produire et de répartir en répondant aux aspirations et besoins définis au préalable. Produire est en soi une activité de répartition puisqu’elle implique un versement de revenus aux acteurs engagés dans celle-ci.
  • De renforcer la démocratie pour que puisse se prendre les décisions. Le développement est aussi, de fait, une question de gouvernance : qui prend les décisions, en fonction de quels critères ? Eh oui : la démocratie est un facteur de développement !
  • De négocier les gestes, les règles, les ressources, les litiges.
  • De rassembler.
  • De s’organiser collectivement.
  • Et bien sûr de mobiliser les ressources nécessaires aux projets identifiés et négociés.

Une telle dynamique ne peut que favoriser l’intégration des dimensions économiques, sociales, environnementales, culturelles des projets.

Faut-il d’ailleurs s’étonner que dans les territoires qu’on dit dévitalisés, les initiatives culturelles aient pris une telle ampleur et une telle importance ? Non seulement – ce qui n’est pas rien – en raison du nombre d’emplois en jeu et des retombées économiques multiples ; mais aussi, et peut-être surtout, à cause de leurs fantastiques capacités à rassembler et à permettre que s’exprime et que s’affirment la créativité et les aspirations des populations. C’est souvent là l’élément déclencheur.

Alors : a-t-on les moyens de développer ? La vrai question serait plutôt : a-t-on les moyens de se priver de la créativité, de l’intelligence, des connaissances, des compétences, de la force, de l’énergie, de la motivation et des aspirations de millions de gens des quatre coins du Québec, sur tous ses territoires ? A-t-on les moyens de se priver de services publics universels équitables et de qualité ? Et dès lors, comment nous donner les moyens d’atteindre nos buts ? (et notamment : comment financer notre vision et nos projets ? Quelles ressources, y compris publiques, leur accorder ?).

Dans La Presse du vendredi 15 octobre, Alain Dubuc plaidait pour une réflexion honnête et éclairée dans le dossier des gaz de schiste. De façon générale, et pas seulement pour les gaz de schistes mais pour toutes les questions liées au développement, nous sommes d’accord. Encore faut-il mettre sur la table tous les termes du débat et y convoquer tous ses acteurs.

Dans le texte « pour une autre vision de l’économie », on affirmait : « débattre, ce n’est pas refuser le changement, c’est au contraire lui donner des bases plus solides, ancrées dans les besoins des populations et pas seulement dans les intérêts d’une minorité privilégiée ».

On ne peut que maintenir cette affirmation. En terminant, nous vous laissons sur une autre citation, de François Perroux celle-là (un grand économiste du développement, français) :

"Le développement est le fait que les hommes se nourrissent mieux, se soignent mieux, s’instruisent mieux, c’est donc l’évolution au cours de laquelle les besoins fondamentaux de l’homme sont progressivement satisfaits."

Se nourrir mieux, se soigner, s’instruire, satisfaire ses besoins. Se construire un avenir. Pour tous et toutes. C’est pour cela que doivent s’entendre d’autres voix, pour éclairer… d’autres choix.

Bonne assemblée !

Vincent van Schendel - Économie autrement
Robert Laplante - IREC
Martin Frappier - Réseau CLÉ
Pierre-Antoine Harvey - IRIS
Gilles Bourque – Éditions vie économique


  • [1] « Pour une autre vision de l’économie », rédigé par Sylvie Morel, Bernard Élie, Guy Debailleul, Vincent van Schendel, Gilles Dostaler, Frédéric Hanin, Kamel Béji– et signée en 2008 par plus de 1200 personnes : http://www.economieautrement.org/IM…