Appel aux économistes hétérodoxes : Pourquoi ne voyez-vous pas que la croissance actuelle est incompatible avec les crises écologiques et sociales ?

Vendredi 2 juillet 2010

Le document de Louis Gill sur la façon de comprendre la dette du Québec [1] est préoccupant. Sans aucun questionnement, il y suit un fondement de l’économie reconnu par ses « opposants » : tout son argumentaire dépend d’un recours à la croissance du PIB selon les tendances connues depuis des décennies et qui ont marqué l’économie pendant cette période. À aucun moment n’est-il question du sens du PIB ni des nombreuses critiques formulées à l’égard de cet indicateur. Ceci n’est pas pertinent pour l’objectif visé, la critique du discours budgétaire du gouvernement, mais l’absence rend aléatoire tout le document.

Je reconnais que les économistes hétérodoxes représentent une grande diversité d’orientations et de pensées. Mais je ne comprends pas pourquoi ils ne voient pas la croissance (et le PIB qui la mesure) comme fondamentale et problématique dans les réflexions qui motivent leur « dissidence ». Plus précisément, dans les débats actuels sur les crises financière et économique, je ne trouve pas d’indications que les facteurs économiques associés à la « dette écologique » y trouvent une place.

Le document de Gill montre l’intérêt pour plusieurs économistes de maintenir le lien entre le PIB et la dette, comme moyen pour fonder une approche à la « gestion » de la dette. Tout en reconnaissant que les calculs et les analyses de Gill sont très intéressants lorsque mis en relation avec ceux de ses opposants au ministère des Finances (entre autres), les deux poursuivent le débat dans un vide historique qui laisse perplexe.

Gill commence sa section sur le poids relatif de la dette en faisant référence à la situation en 1945, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale : le poids de l’énorme dette s’est évaporé comme par magie avec la croissance du PIB pendant les Trente glorieuses. [2] Proposer qu’il y ait analogie possible entre cette situation d’antan et celle d’aujourd’hui, après Trente moins glorieuses, me paraît inapproprié. Une telle approche oublie l’origine des crises écologiques et sociales qui se sont développées pendant ces dernières décennies.

Les critiques récentes du PIB [3] mettent l’accent sur ce qui est connu de toute façon à cet égard : le PIB ne mesure pas les externalités négatives de la croissance, et – peu importe les difficultés qui existent sur le plan méthodologique pour les inclure dans la comptabilité nationale – il est de plus en plus évidente qu’il faut tenir compte explicitement et directement de ces externalités dans le cadre des analyses économiques.

Les externalités se manifestent quotidiennement maintenant dans différents aspects des multiples crises permanentes qui sévissent et qui, clairement, trouvent leurs causes dans notre développement depuis trente (ou soixante) ans. Gill – je crois comme bon nombre d’économistes, hétérodoxes ou néoclassiques – est à l’aise avec l’idée de projeter la croissance du PIB, mais donc de l’économie et de toutes ces activités qui sont loin d’être « dématérialisées », sur des décennies à l’avenir, en suivant plus ou moins le même rythme que celui des décennies passées.

Cette croissance n’aura pas lieu. Pire, elle n’a déjà pas lieu, n’a pas eu lieu dans le sens positif qu’on lui attribue. Je travaille actuellement sur l’élaboration d’un Indice de progrès véritable (IPV) pour le Québec. Il s’agit d’un outil élaboré par les économistes écologiques depuis plus de vingt ans pour essayer de tenir compte, en termes monétaires, des externalités négatives de notre développement, ainsi que de certaines activités non marchandes qui y contribuent de manière importante, comme le travail non rémunéré. C’est un effort de « corriger » le PIB lorsque ce dernier indicateur est utilisé pour évaluer le développement. [4]

Chaque élément de l’IPV, voire ses fondements mêmes, peuvent être et sont questionnés. Il reste que le travail constitue au moins un appel à ceux qui le critique de trouver des alternatives, une façon réaliste et raisonnable de mesurer le coût des externalités négatives de la croissance, pour que le bilan de nos activités soit un vrai bilan. Il est tout simplement étonnant, pour un non économiste, de voir les économistes établir des « bilans » de notre progrès en ayant recours au PIB, sans reconnaître que de tels bilans n’incluent pas les passifs clés qui sont en cause. [5]

Les analyses pour l’IPV que j’ai faites à ce jour me paraissent fascinantes dans leurs résultats [6], et méritent au moins une réflexion de la part des économistes hétérodoxes quant à leurs implications :

  • en foresterie, le coût de la dégradation de la forêt québécoise – un « manque à gagner » dans son exploitation - frôle la valeur ajoutée forestière elle-même, et si l’on ajoute l’absence de toute rente pour l’exploitation de ce capital collectif, le « bilan » de cette activité économique importante pour plusieurs régions est clairement négatif ;
  • le coût qui devrait être attribué à nos émissions historiques de gaz à effet de serre, suivant une méthodologie largement reconnue, monte à environ 40 G$, et ce coût – notre « dette » envers la planète et envers les pays pauvres - augmente rapidement, même en prétendant que le Protocole de Kyoto sera respecté et qu’un successeur sera trouvé et fonctionnera ;
  • le coût des impacts des activités agricoles est du même ordre que la valeur ajoutée agricole elle-même, au moins, et une prise en compte de leurs incidences sociales rend le « bilan » négatif dans ce secteur aussi ;
  • notre approche au développement minier représente une vente de feu, l’État (comme presque tous les États du globe) donnant nos ressources non renouvelables pour une pitance, et le bilan ici aussi est carrément négatif lorsqu’on prend en compte le coût des incitatifs mis en place pour encourager cette vente de feu ;
  • le PIB attribue une valeur à la production due à la croissance démographique, alors que celle-ci doit être considérée comme une des sources des crises actuelles, où de plus en plus d’humains consomment de plus en plus de ressources et polluent de plus en plus les écosystèmes planétaires ;
  • le coût de l’étalement urbain, de la pollution de nos rivières et de l’air de nos villes, de la perte de nos ressources halieutiques ne fait que rendre plus évident un « bilan » négatif de grands pans de notre développement que le PIB ne représente tout simplement pas.

Ces externalités – pour le répéter – se trouvent maintenant au cœur des multiples crises qui sévissent : crise de l’eau (peut-être pas au Québec) ; crise des changements climatiques ; effondrement des pêches ; disparition de la biodiversité. À ces crises « environnementales » - qui sont aussi sociales et économiques - s’ajoutent des enjeux critiques pour toute planification de l’avenir, peu importe les projections de croissance suivant l’expérience du passé : pic de pétrole, dont le moment précis de son arrivée (et oublions les sables bitumineux comme solution au défi) est sans importance ; défi de l’alimentation mondiale, empiré par les efforts importants des pays de l’OCDE en matière de biocarburants et de bioproduits ; croissance démographique importante dans les pays où la pauvreté représente déjà un problème majeur. [7]

Il est temps que les économistes hétérodoxes réunis au sein d’Économieautrement et dans d’autres instances ouvrent le débat sur la façon d’intégrer dans leurs analyses la prise en compte des externalités négatives de la croissance et des crises par lesquelles elles se manifestent aujourd’hui. Il en va d’une partie importante de la pertinence de leur effort de constituer un forum permettant de prôner un « changement de la logique économique » (pour utiliser le nom d’un autre effort d’intervenir dans les débats économiques, le Réseau CLÉ). La logique du texte de Louis Gill ne tient tout simplement plus la route, tellement le recours à la croissance (du PIB) est maintenant chose du passé.


[1] http://www.economieautrement.org/sp… L’article est endossé par l’IRIS, l’IRÉC, Économieautrement, la CSN, la FTQ et la CSN.
[2] Cf. Gill, op.cit, pp.17-18 : « Pour illustrer, la dette du Canada s’élevait à 108 % du PIB au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, en 1945. Sans aucun remboursement, par le seul effet d’une croissance du PIB plus rapide que celle de la dette, elle avait chuté à 18 % du PIB trente ans plus tard, au milieu des années 1970. »
[3] Voir entre autres le rapport soumis par Joseph Stiglitz et Amartya Sen en 2009 au Président de la France (www.stiglitz-sen-fitoussi.fr ) et, dans une moindre mesure, celui soumis aux Nations Unies (http://www.un.org/ga/president/63/c… ), mais également les travaux de la Commission européenne, de l’OCDE, du Parlement européen, du Club de Rome et le WWF dans l’initiative Beyond GDP (http://www.beyond-gdp.eu/ ).
[4] Voir la présentation de l’IPV pour les États-Unis, de Redefining Progress, à http://www.rprogress.org/sustainabi… pour une idée de ce qui est en cause.
[5] Voir mon article sur la question à http://www.economieautrement.org/sp
[6] Voir la série d’articles sur différentes composantes de l’IPV sur les sites de l’Agora, de GaïaPresse et de Nature Québec.
[7] Voir mon article « Les crises financière et économique : la pointe de l’iceberg » à paraître sous peu sur le site d’Économieautrement